lundi 16 décembre 2019

Notes sur la traduction

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Sans doute les métiers de la traduction procèdent-ils de la légendaire malédiction de Babylone : amenés à parler des langues différentes, les êtres humains ne s’entendent plus. Ce mot de « malédiction » nous entraîne, littéralement, au cœur du problème : car, pour ne pas s’entendre, il faut bien que les êtres humains soient d’abord et avant tout parlants. Mais si « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots » (Genèse 11,1), cela ne relevait-il pas déjà de l’interprétation que de rapprocher le nom de Babel (מגדל) de ce que l’on appellerait aujourd’hui le « babil » et de qualifier, mutatis mutandis, les Babyloniens de « barbares » (βάρϐαροι) à la manière des Hellènes qui affublaient de cette onomatopée avilissante tous ceux qui ne maîtrisaient pas le grec. – Citons encore le célèbre début de l’évangile selon Jean :

« Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν, καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος »  (Vulgate : « In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum »). Louis Segond (1910) traduit : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. » (Crampon [1864] préfère Verbe à Parole pour Logos et Luther [1522] traduit : « Im Anfang war das Wort und das Wort war bei Gott, und Gott war das Wort. »)

Or, si la pensée faite parole (λόγος) est le principe au commencement (ἀρχῇ) et que son essence est divine, quelle place dès lors accorder à la traduction, en considérant la « malédiction » de l’Ancien Testament qui, très certainement, reste présente à l’esprit de l’évangéliste ?

« C’est pourquoi on l’appela Babel : parce que c’est là que l’Éternel brouilla le langage de toute la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre » (Gn 11,9) ?

Ce n’est pas un hasard si les grandes querelles prennent naissance autour des traductions de la Bible – et plus généralement des textes sacrés – puisque la présumée origine / essence divine du Logos qui s’y exprime engage du moins dans une perspective prosélyte à la répandre « sur toute la surface de la terre » et donc à la traduire pour ceux qui, paradoxalement, ne peuvent plus l’entendre du fait même de l’intervention divine.


Ainsi, l’homme semble condamné à trahir la parole divine, qui revendique l’universalité, en la traduisant dans tel ou tel idiome particulier. Or, et c’est sans doute la leçon de Babylone : en « brouillant le langage », la parole d’essence divine supprime également sa propre dimension universelle, et du coup, le prologue de Jean sonne déjà comme le regret d’un paradis perdu.

On peut décrire un aspect de la querelle comme un conflit – « duel » – entre la langue de l’original et celle de la traduction (« source  » vs. « cible »). Dès lors, que faut-il privilégier : la fidélité quasi « religieuse » à l’original qui « fait foi » ou la « belle infidélité » de la traduction ? La différence entre les langues n’oblige-t-elle pas sans cesse à trahir l’une au profit de l’autre, tout en cherchant à les accorder ? N’est-on pas ici au cœur de la « malédiction » des êtres parlants qui ne s’entendent plus ?

Car la perte de l’universalité de la parole – pour autant qu’elle ait un jour existé – fait de la mésentente un élément essentiel de la communication humaine. Et si l’incommunication finale peut engendrer des conflits largement extra-linguistiques et très néfastes, le rôle de la traduction n'est-il pas de maintenir un niveau soutenu d’échange verbal pour prévenir l’incompréhension radicale qui amènerait un fatal « passage à l’acte » ? (1)

Ainsi, entre « l’original faisant foi » et « la belle infidèle », tout est affaire de décision, qui dépend avant tout du type de texte à traduire : personne n’adaptera un protocole juridique à la façon de Kafka (à part lui-même), mais s'en tiendra toujours au « genre » du document à « transcrire » qui, identique au départ et à l’arrivée, crée un pont entre les deux langues. De même, un courrier diplomatique restera toujours un courrier diplomatique, avec ses formules consacrées, précautions et chiffrages, qu’il s’agit de transmettre avec la plus grande subtilité possible : dans ce cas précis, le rendu exact du message et l’adaptation « diplomatique » ne sont pas si éloignées l’un de l’autre.

C’est ce qui nous amène à la différence quasi « ontologique », la « ligne de démarcation » souvent tracée entre les traductions « techniques » et « littéraires ». Or, il s’agit surtout d’objectifs : une publicité sert à le vendre un produit, un mode d’emploi à l'utiliser. Et si je n’avais pas peur d’être aussi trivial, je dirais qu’un roman est fait pour être lu par les amateurs de romans et que tout dépend, là encore, du « genre » de roman qu’il faut traduire, et donc du « genre » de lectorat auquel on s’adresse.

Pour dépasser cette différence « technique » vs. « littéraire », on invoque la traduction philosophique (2) qui, en effet, peut tenir de ces deux compétences apparemment discordantes : les écrits de Platon, Pascal ou Nietzsche en témoignent. Mais la « philosophie » et donc la traduction philosophique – constitue également un cas spécial d’écriture, notamment lorsqu’il s’agit de penseurs « systématiques » comme Descartes, Spinoza, Kant ou Hegel, qui se distinguent par l'emploi des mots comme « unités de pensée » entrant en résonance les uns avec les autres au sein d'un système. Si de plus ces penseurs choisissent ou créent des concepts clés équivoques ou ambiguës, la traduction se voit placée devant des problèmes quasi insolubles (voir plus loin : L’espace entre les mots).

***


La montée de la société d’information « mondialisée » à la fin du 20e Siècle change complètement la donne : la « traduction automatisée » gagne du terrain dans la communication « globale » entre les êtres parlants, comme si l'on cherchait à y recréer, tel un deus ex machina, « une seule langue et les mêmes mots » à répandre « sur toute la surface de la terre ».

Le risque est, non pas tant la suppression de la diversité des langues, mais leur nivellement lorsqu'elles accèdent à un niveau de communication global, déjà dominé pour une part importante par les programmes de traduction automatique. La formule actuelle de la « traduction humaine » en est l'aveu involontaire.

Mais les prévisions en la matière sont délicates : dans les années 1970, un certain nombre de linguistes prédisaient l'échec - ou du moins entendaient montrer les limites - de la « traduction mécanique », alors que l'on constate aujourd'hui des progrès fulgurants en la matière, notamment grâce aux banques de données et leur gestion par des algorithmes toujours plus élaborés.

De ce fait, la traduction contemporaine n'est plus pensable sans les outils qui sont désormais à sa disposition, en particulier dans les domaines technologiques les plus divers et variés, mais également en ce qui concerne les rédactions standardisées d'un grand nombre de documents d'usage courant. Le rôle de l'être humain passe alors progressivement de traducteur à réviseur, vérificateur du travail de l'ordinateur.

On est cependant enclin à penser que la traduction d'inédits restera toujours une affaire humaine, même en disposant de programmes basés sur une recherche de similitudes avec des documents existants. C'est ici que se pose avec plus d'insistance la question de l'originalité, qui réclamerait une « traduction créative » que l'ordinateur ne serait pas en mesure de fournir. Toutefois, il ne s'agit plus ici d'un problème spécifique de traduction, mais du rapport général de l'être humain à la parole « à l'époque de sa reproductibilité technique »  (3).

2 

 

Pour introduire quelques réflexions davantage orientées sur la pratique de la traduction, voici les extraits d'une brève étude parue en 1540, où Étienne Dolet énonce ces cinq points  importants (4) :
1. – « il fault que le traducteur entende parfaictement le sens et matiere de l'autheur qu'il traduict ; car par ceste intelligence il ne sera jamais obscur en sa traduction » (p.13).
2. – « La seconde chose qui est requise en traduction, c'est que le traducteur ait parfaicte congnoissance de la langue de l'autheur qu'il traduict : et soit pareillement excellent en la langue en laquelle il se mect à traduire. » (p.14/5)
3. – « Le tiers poinct est qu'en traduisant il ne se fault pas asservir jusques à la que l'on rende mot pour mot. Et si aucun le faict, cela luy procede de pauvreté et deffault d'esprit. » (p.15)
4. – « il te fault garder d'usurper mots trop approchans du Latin, et peu usitez par le passé : mais contente toy du commun, sans innover aucunes dictions follement, et par curiosité reprehensible [...] Pour cela n'entends pas que je die que le traducteur s'abstienne totallement de mots qui sont hors de l'usaige commun [...] mais le meilleur est de suyvre le commun langage. » (p.16/7)
5. – « c'est asscavoir une liaison et assemblement des dictions avec telle doulceur, que non seulement l'ame s'en contente, mais aussi les oreilles en sont toutes ravies, et ne se faschent jamais d'une telle harmonie de langage […] car sans l'observation des nombres [oratoires], on ne peult estre esmerveillable en quelque composition que ce soit : et sans yceulx les sentences ne peuvent estre graves et avoir leur poids requis et legitime. Car penses tu que ce soit assés d'avoir la diction propre et elegante sans une bonne copulation des mots ? » (p.18).

L’espace entre les mots

Il va sans dire qu'il n’y a pas de problème de traduction entre deux mots univoques de langues différentes. Les difficultés commencent avec les significations multiples ou antinomiques, comme « Aufgabe » (tâche / abandon) en allemand ou « hôte » en français. S’il faut, dans ce cas, recourir au contexte pour lever les ambiguïtés, il est souvent très difficile de trouver un correspondant général – « absolu » – d’un mot polysémique dans une autre langue. Un problème apparenté survient lorsque deux mots – par exemple « Dasein » et « Existenz » que Heidegger (1927) distingue résolument – n’ont en fait qu’un seul véritable équivalent en français (existence). À l’inverse, l’allemand « Sprache » appelle au moins trois traductions différentes en français : parole, langue et langage. Mentionnons enfin les mots qui n’ont pas de véritable équivalent dans l’autre langue, comme les mots allemands « gönnen » et « Schadenfreude » ou les mots français « dépayser » et « affriolant » par exemple. Si la traduction doit ici aussi mettre à contribution l’occurrence (la « phénoménalité ») du mot, l’espace qui s’ouvre sur un plan absolu est « blanc », « vide ».

Ces exemples nous permettent de distinguer le « contexte » comme possibilité de désambiguïsation et le « plan absolu » d’un mot, qui est important dans beaucoup de domaines, techniques, scientifiques, commerciaux, où le mot est élevé au rang de concept, d’idée ou de « représentation », dont le sens ne doit pas changer tout au long d’un exposé ou sur l’ensemble d’une « œuvre ». C’est sans doute ici que les problèmes de traduction les plus coriaces se posent. Comment, par exemple, rendre un concept clé comme « Aufhebung » (ou « das Aufheben ») chez Hegel (1812), appelé à décrire un processus qui, à la fois, annule, conserve et « élève » ? Sans doute les idées de « sublimation » ou de « refoulement » (Freud 1900) font-elles référence à des processus au moins partiellement analogues, mais ces concepts sont trop techniques et connotées pour être utilisées ici. Il faut ajouter que le substantif « Aufhebung » ne garde ses sens contradictoires que chez Hegel. L’allemand non philosophique (notamment juridique) ne lui attribue qu’un sens négatif : la levée d’une séance, la suppression d’une frontière, l’annulation d’un mariage etc. La difficulté n’est pas moindre dans le cas déjà cité du « Dasein » chez Heidegger, communément traduit par « être-là » – ou bien non traduit ! Il faut savoir que ce mot est déjà la « germanisation » du latin « existentia » et fonctionne donc en principe comme synonyme d’« existence » (comme chez Kant et Hegel). Il en va de même pour beaucoup d’autres concepts de l’idéalisme allemand, comme « Wirklichkeit » (« réalité »), « Anschauung » (intuition) ou « Einbildungskraft » (imagination). Or, chacun à sa manière, Hegel et Heidegger aiment « manipuler » les mots, l’un dans le cadre (dialectique) de « l’effort du concept » (die Anstrengung des Begriffs), l’autre dans sa recherche (philologique) de « l’authenticité » (Eigentlichkeit) d’une « ontologie fondamentale » avec son traitement très particulier de l’étymologie (5).

Gilles Deleuze a dit (en substance) que le penseur est un créateur de concepts. Cependant, le conventionnalisme ou conformisme des langues s’oppose a priori à toute création individuelle, à tout « néologisme ». Or, l’évolution technologique du monde actuel génère sans cesse de nouveaux mots, non seulement pour désigner quelque chose qui n’existait pas auparavant, mais également pour parler de choses frappées d’obsolescence, à l’image de la distinction contemporaine entre les mondes « digital » (« numérique ») et « analogique ». Mais il y a des exemples plus consternants, comme la prétendue fusion de l’économie et de l’écologie dans l’« écolomie » : on constate que les promoteurs de ce concept, qui cherchent à amalgamer deux domaines plutôt antagoniques dans un but résolument commercial ou publicitaire, ne maîtrisent pas les bases de la philologie puisqu’ils mélangent les suffixes -logie (logos) et -nomie (nomos), pour aboutir à un « -lomie » abérrant, alors que la différence entre les deux domaines se joue ailleurs, le second étant déjà un néologisme calqué sur le premier. Devant l’avalanche de créations verbales – où les différents domaines et disciplines se mélangent allègrement dans une « novlangue » résolument cybernétique –, la traduction « humaine », comme on l’appelle désormais, risque d’être dépassée et de n’avoir guère d’autre choix que de se soumettre au diktat des traducteurs automatiques et « translation memory systems » (6).


Le pont entre les langues


Hormis la recherche de correspondances ou d’équivalences lexicales, la traduction est l’art de produire dans la langue d’arrivée un texte cohérent à des niveaux très divers. Or, la transposition point par point d’un texte dans une autre langue est, sinon impossible, du moins fortement compromise par les différences grammaticales et syntaxiques entre les langues, mais aussi en regard de leurs spécificités « culturelles » et leurs préférences de « style » (d'expression)  . – Une importance particulière doit être accordée à la position des mots dans la phrase : pour les langues à déclinaison comme l’allemand, cette place est plus libre qu’en français où la fonction du mot n’est pas marquée. Par contre, la place du verbe est codée en allemand alors qu’elle l’est moins en français où, de surcroît, les conjugaisons sont plus riches (pas de passé simple ni de forme spécifique du futur en allemand). S’ajoutent l’organisation des propositions dans la phrase et la ponctuation : la place de la virgule est plus libre en français qu’en allemand, où elle est censée séparer toutes les propositions d’une phrase. – Dès lors, la part de créativité tient au repérage et à l’utilisation de certaines libertés laissées dans l’une et l’autre des deux langues pour compenser les contraintes dues à leurs différences structurelles. Quant aux « diversités culturelles », elles s’expriment notamment à travers les expressions idiomatiques, les « dictons », les « jeux de mots », les « figures de style ». Ici, la traduction doit résolument abandonner le plan littéral et chercher une image correspondante dans la langue d’arrivée : étant donné le « conformisme » déjà signalé des formations langagières (également relevé par Étienne Dolet, ci-dessus 4/5), il va sans dire que le travail ne consiste pas à créer une nouvelle expression ad hoc, mais à en choisir une qui existe déjà, dont la signification et l’image se rapprochent au mieux de l’expression à traduire.

Pour la composition du texte d’arrivée, plusieurs points me semblent importants :
  
  • Dans un premier temps, il s’agit de rendre avec la plus grande précision et rigueur le contenu informatif et la cohérence logique de l’original, le but premier de toute traduction étant de « transmettre le message » d’une langue à l’autre.
  • Il convient également de repérer les « non-dits », les « ellipses », les « contextes » bref : le « hors-texte » de l’original et de réfléchir à la meilleure façon de les rendre intelligibles dans le texte d’arrivée, en évitant au possible les « traductions explicatives » et les « notes du traducteur ». À ma connaissance, ce point n’est pas suffisamment discuté dans les différentes théories de la traduction. Or, pour ma part, l’art de la traduction consiste aussi à faire entendre ce que j’appelle ici le « hors texte », qui englobe tout ce que le texte dit sans le dire, toutes ses références implicites. Expliquer, expliciter l’implicite : voilà qui, dans bien des cas, n’est qu’une fausse bonne solution.
  • Il faut ensuite chercher dans la mesure du possible à transposer dans la langue d’arrivée la façon de dire les choses et les niveaux de langue utilisées, les finesses et les écarts de style, la musicalité et le rythme de l’original. Je dis bien transposer, et non traduire : en effet, la traduction rencontre ses limites sur ce plan de la « littérarité » d’un texte, quand le recours à l’adaptation – d'usage au cinéma et au théâtre – ne lui est permis qu’à titre exceptionnel. En particulier la traduction ou retraduction des grandes œuvres littéraires et philosophiques est une entreprise extrêmement périlleuse. Car si l’œuvre originale, tout en s'inscrivant dans la langue et le style (« contexte ») de son époque, lui survit par son « originalité » même (ses « écarts »), la traduction montre au contraire son caractère éphémère, « daté », « historique », qui dans bien des cas reste prisonnier de son époque de composition.
  • La cohérence – logique, stylistique du texte d'arrivée est d'une importance primordiale. En effet, le lecteur ne doit pas éprouver un sentiment de confusion dû à certaines décisions du traducteur qui, ou bien ne sont pas systématiquement maintenues tout au long du texte, ou bien sont au contraire conservées à des endroits où elles sont manifestement déplacées pour simuler une cohérence de la traduction au dépens de sa justesse. Une relecture répétée s’impose donc en vue de la correction, non seulement des errata ponctuels et souvent involontaires (« fautes d'inattention », oublis), mais des erreurs logiques et stylistiques qui, si l'original en est exempt, affectent l'ensemble de la traduction et compromettent de ce fait sa bonne réception.
  • Il faut enfin rappeler cette évidence : la traduction a pour mission de donner à lire un texte à un public qui n'est pas à même de comprendre – et d'apprécier – l'original. Dans les limites autorisées du « genre », elle doit donc faire preuve d'une certaine créativité, en sachant que la « réécriture » ou l'« adaptation » ne sont permises que dans certains domaines : à côté du théâtre et du cinéma, il y a par exemple la publicité et la littérature triviale (« roman de gare ») qui, résolument commerciaux, sont souvent adaptés sous le contrôle strict d'un donneur d'ordre (éditeur, agence de traduction). Or, la véritable créativité présuppose une certaine liberté de l'auteur et, par voie de conséquence, de son traducteur. Dans ces conditions, certes idéales, il me semble que l'intervention créative de la traduction consiste dans l'élaboration d'une forme d'expression qui rende justice à celle de l'original et, partant, à la « manière » et la « matière » (Dolet 1/5) de l'auteur, à ses « intentions », ses « motivations » (apparentes et cachées). Cette forme d'expression doit tenir compte à la fois des langues de départ et d'arrivée pour créer un texte qui, sans heurter la lecture de la traduction, intègre avec parcimonie – certaines particularités linguistiques de l'original, de ceux – transposables qui en font, justement, l'originalité. Je ne sais pas dans quelle mesure le bilinguisme (Dolet 2/5) est ici requis, mais il faut éviter au possible qu'une « fusion » – intermittente ou sporadique des deux langues engendre la confusion du lecteur, si tant est que l'auteur ne la recherche pas. De ce fait, l'importation de certaines de ses « originalités » ne devra pas se faire aux dépens des conventions de la langue d'arrivée, lorsque la lecture du texte original est plutôt fluide (7).


Aparté sur l’humour


Réputé « intraduisible », l’humour fonctionne en partie grâce aux fameux « non-dits » : ces prérequis « hors texte » dans la langue de départ doivent – d’une manière ou d’une autre, sous forme d’explication, de note ou de parenthèse – être présents dans le texte d’arrivée s’ils ne sont pas évidents par eux-mêmes. Or, la suppression mais aussi l’explicitation du « non-dit » risquent de gâcher la pointe car, comme chacun sait, lorsqu’il faut expliquer une blague, elle n’est plus drôle !

Si, pour rendre les dialogues humoristiques au cinéma, l’adaptation de post-synchronisation a pour consigne supplémentaire d’adapter les répliques aux mouvements des lèvres et aux expressions des visages, elle est également soutenue par l’image animée et le jeu des acteurs. Les résultats sont parfois excellents, comme les versions françaises et allemandes des films de Woody Allen ou des frères Coen. Mais il y a également beaucoup de contre-exemples : alors que la version française de la série américaine Friends est très réussie, notamment grâce aux comédiens de doublage (des 8 premières saisons), la version allemande n’est absolument pas drôle ; l’inverse est vrai pour la série Two & a Half Men (« Mon oncle Charlie » en français) dont la version allemande est très bien faite. Rappelons que nous ne sommes plus ici dans le registre de la traduction strictu sensu, mais de l’adaptation. 

Il reste que la plupart des humoristes, et en particulier les cabarettistes sont inconnus hors des frontières de la langue dans laquelle ils exercent leurs talents. On peut évidemment suivre un stand-up de Lenny Bruce, un sketch de Guy Bedos ou de Wolfgang Neuss dans une autre langue en recourant aux sous-titres, mais le problème du contexte reste entier : pour les artistes cités, il est déjà pour ainsi dire « historique » puisque les jeunes générations ignorent la plupart de leurs références et allusions aux situations politiques et sociales des années 1950 à 1980.

Avec son caractère éphémère, l’humour témoigne également d’un profond ancrage de la langue dans son contexte culturel et historique (non universel). On y mesure ce qui « fonctionne » (ou non) devant tel ou tel public à telle ou telle époque, entendu que nous parlons toujours d’humour « verbal ». Le slapstick d’un Chaplin ou d’un Keaton, et bon nombre de gags visuels semblent quant à eux traverser les époques sans perdre de leur efficacité. 

Soit dit en passant : l’humour permet aussi de désamorcer des situations conflictuelles et de prévenir l’éruption de la violence, mais il est à double tranchant, car il faut que l’interlocuteur en reconnaisse le caractère bienveillant, faute de quoi il risque d’y voir de la moquerie, ce qui ne ferait alors qu’aggraver une situation d’incommunication avec ses risques de « passages à l’acte ». Ainsi, la difficulté ou l'impossibilité de la traduction pertinente d'un trait d'humour est certainement préjudiciable à la résolution de conflits.

À l’origine, l’humour comprend certainement un aspect subversif, fût-il discret : le bouffon peut dire ses quatre vérités au roi, mais sans jamais remettre en question le pouvoir royal ni sa propre position subalterne. La difficulté de traduction tient donc aussi à cette duplicité, ce « double sens » qui, dans un autre contexte, est produit par le « langage d’esclave » (Sklavensprache) (8), qui dit sans dire, ou sans se trahir aux yeux de l’autorité, un message subversif. Une forme particulière de subversion a trait au renversement, au monde à l’envers, qui se reflète dans le miroir déformant que le bouffon présente au roi : cette caricature qui ne s’élève jamais à la dignité du portrait et dont la ressemblance, par son exagération même, n’est effective que le temps d’en rire (9).



[en cours]


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Notes

(1) À juste titre, un correspondant me signale que la mésentente, l'incompréhension ne se produisent pas seulement entre locuteurs de langues différentes. Une analyse approfondie serait nécessaire pour déterminer les causes (objectives, sociales, psychologiques) des situations d'incommunication dans une même langue. La transposition des résultats d'une telle étude sur une hypothétique langue « universelle » me paraît néanmoins difficile, car il faudrait y supposer, par exemple, des différences de niveaux de langue et l'existence de doubles sens, qui donneraient lieu à des mésententes dues au seul échange verbal, et non à des causes extra-linguistiques ou subjectives (comme le refus ou l'incapacité de comprendre). Or, cela irait à l'encontre de l'universalité supposée, et l'on pourrait inférer que les mésententes objectives au sein d'un même idiome procèdent de sa « non-universalité ». - À la relecture, je m’aperçois que je prête à cette hypothétique langue universelle ou originelle des qualités d'univocité et d'homogénéité : il s'agit bien entendu d'une idée purement spéculative qui met les équivoques et les différences de niveaux sur le compte de la diversité des langues ; or le nivellement et l'univocité réclamés par les machines à traduire, qui agissent également sur le comportement des rédacteurs de textes destinés à la traduction, donnent tout de même à penser (voir plus loin, les notes 3 et 6).

(2) Par exemple Jean-René Ladmiral dans ses Éléments de traduction philosophique, in: Langue française, n°51, 1981. La traduction. pp. 19-34. – L'article est disponible sur https://www.persee.fr/

(3) On notera l'allusion au fameux essai de Walter Benjamin (1892-1940), L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, dont une première édition abrégée, intitulée « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » est parue en 1936 à Paris dans la traduction de Pierre Klossowski (éd. originale posthume par Th. W. Adorno: Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit, Suhrkamp, Francfort 1955) L'auteur y développe son idée de l'aura perdue par les procédés de reproduction. Il s'agirait de voir quelle place sa théorie accorderait à la « création automatisée » et à la « parole artificielle ». De manière générale, ce ne sont pas tant les procédés de reproduction et d'automatisation que leurs effets rétroactifs sur le comportement humain qui sont problématiques.

(4) É. Dolet, La manière de bien traduire d'une langue en aultre (Lyon 1540), mis en ligne sur Gallica. Six ans plus tard, le 3 août 1546, l'auteur accusé d’hérésie fut étranglé puis brûlé avec ses livres sur la place Maubert à Paris le jour de son trente-septième anniversaire. Dans les dernières années de sa vie, Étienne Dolet avait perdu la protection du roi François 1er (1494-1547), grand promoteur de la langue française. C'est en 1549 que paraît la Défense et illustration de la langue française, manifeste signé par Joachim du Bellay (1522-1560) et dédié à « notre feu bon Roi et père ».

(5) Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Science de la logique (Wissenschaft der Logik. Nuremberg, 1812), tome 1, chap. 1, note p. 45 : Das Aufheben – Pour « l’effort du concept », cf. La phénoménologie de l’esprit (Die Phänomenologie des Geistes, Bamberg/Würzburg 1807), préface. Sigmund Freud, La science des rêves (Die Traumdeutung, Leipzig/Vienne 1900), p. ex. chap. 7. Voir également son article intitulé Le refoulement (Die Verdrängung, 1915), in: Gesammelte Werke, Londres 1946, tome X, p. 245ssq. Martin Heidegger, Être et temps (Sein und Zeit, Tübingen 1927), chap. 1, § 9, p. 42 :Das Wesen des Daseins liegt in seiner Existenz.

(6) J’ai abordé quelques aspects de ce problème dans ma note « Des Machines et des Hommes » (2010) publiée ici-même. – Aujourd’hui la traduction dite « technique » n’est plus concevable sans la traduction automatique et les « translation memory systems », ni de manière plus générale sans les ressources d'internet.

(7) Un aparté sur « l'originalité » : l'écart se fait toujours par rapport à une « norme » qui, dialectiquement, est présupposée et conservée par le fait même de ne pas la respecter ; or les normes – formulations toutes faites, expressions consacrées, mais aussi interdictions formelles, règles grammaticales, syntaxiques varient sensiblement d'une langue à l'autre, l'écart dans l'une peut être pris pour une convention dans l'autre, et inversement. Pour traduire un écart – originalité stylistique, déplacement de sens, formulation inédite, etc. , il faut bien évidemment d'abord l'identifier comme tel, ce qui nécessite tout de même une connaissance profonde de la langue de départ, puis dans le meilleur des cas recréer un écart d'avec une convention de la langue d'arrivée...

(8) C'est une expression créée par le germaniste Hans Mayer (in: Bertolt Brecht und die Tradition, Pfullingen 1961) pour caractériser l'écriture de Brecht après l'avènement du fascisme allemand en 1933. Elle peut s'appliquer à toute forme d'expression dissidente dans un régime autoritaire.

(9) Je pense en particulier au personnage légendaire de Till l'Espiègle Til Eulenspiegel (Ulenspiegel) qui, semble-t-il, a vécu en Allemagne du Nord dans la première moitié du 14e Siècle, mais qui doit sa réputation aux livres populaires (Volksbücher) relatant à partir du 16e Siècle ses « drôles de farces ». Son nom allemand signifie « miroir aux chouettes », que l'on peut avec un peu de fantaisie associer à l'expression française de « miroir aux alouettes »: selon la légende, il s'amusait à tendre un miroir aux gens en prenant à la lettre certains de leurs dictons ou expressions consacrées pour montrer leur absurdité et par là-même la stupidité des esprits. Le philosophe Klaus Heinrich écrit :
« Le saltimbanque – au lieu de jouer avec les mots et d’enchanter la foule par son jeu (c’est l’image du saltimbanque conçue par ceux qui s’interdisent le jeu et l’enchantement, et qui transforment hypocritement une réalité libérée des contraintes en jeu de saltimbanque) – entretient un rapport triste à mourir avec les mots. Souvent il est le premier à reconnaître leur maladie. Il provoque le rire, qui est uniquement dû au malaise provoqué par le commerce contagieux avec les malades. Lorsqu’il prend à la lettre, il traque la pire maladie des mots : ce ne sont plus les mots de la langue. Comme chacun d’eux se fige, ils n’intègrent plus un contexte dont le qualificatif de métaphorique n’est qu’un autre mot pour désigner la langue : celui qui reconnaît la langue comme caractéristique de chaque mot en particulier. Les déformations de la langue, dont l’Espiègle se rend coupable, rendent la langue coupable de fausseté, à savoir : de toutes les méchantes conséquences provoquées par son emploi littéral. Le pouvoir apaisant de la langue n’est plus reconnu par celui qui se rend compte de son abus comme substitut dérisoire à la paix, car cette reconnaissance reviendrait à approuver l’abus. »
Klaus Heinrich : « Essai sur la difficulté de dire non Excursus sur Till l’Espiègle comme maïeuticien  » (Versuch über die Schwierigkeit nein zu sagen Exkurs über Eulenspiegel als Maieutiker, II éd. Stroemfeld, Francfort 1982).
 

SK, 12/2019 

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