mardi 15 juillet 2014

Mondes virtuels (2005-2006)

I. - Blog
 
 (note rédigée les 11/14 février 2005)

 
Selon une information donnée hier à la télévision française, 2000 nouveaux blogs seraient mis en ligne tous les mois. Cette estimation ne précise pas s'il s'agit de la France ou du monde. De la France, sans doute. Car le moteur de recherche Google indique 173 millions d'entrées pour le mot "blog" sur le World Wide Web. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il y ait le même nombre de carnets personnels en ligne. Dans la foulée, le magazine Tracks (Arte) de cette semaine a diffusé l'interview d'une blogueuse parisienne. Sa tasse de café à la main, elle dit que si, par le passé, on ne documentait que la vie des grands, rois et reines, le public d'aujourd'hui s'intéresse plutôt à la vie quotidienne des - petites - gens. Et de publier la liste de ses courses.
Le phénomène des blogs m'était apparu lors de la guerre en Irak avec le journal d'un certain Salam Pax à Bagdad, qui mettait en ligne ses observations dans la perspective d'une attaque massive des Américains sur sa ville. Je tenais à l'époque (printemps 2003), un mois durant, un "journal de guerre" : c'était le compte rendu de ce que j'entendais à la télévision et à la radio françaises sur les événements en Irak, assorti de réflexions et de sentiments personnels. Dans ce cadre, j'avais publié des extraits de Dear Raed alors que les journaux doutaient encore de l'identité du rédacteur. Quelque temps plus tard, Salam Pax est (ré-)apparu sur la scène médiatique avec son journal sous la forme d'un livre, levant ainsi les doutes grâce à "l'autorité de la chose publiée".
Aujourd'hui, et même au printemps 2003 déjà, le phénomène des blogs a pris de l'ampleur. J'ai l'impression que cette nouvelle forme de "libre expression", pour bénéfique qu'elle soit, n'échappe pas à la critique émise naguère, quand le "bloc de l'Est" existait encore : dans nos contrées, on peut en effet dire ce que l'on veut, mais dans la cacophonie ambiante on ne s'entend plus parler. - En août 2003, le Monde Diplomatique a publié un papier assez instructif sur le phénomène. L'article de Francis Pisani (journaliste à San Francisco) commence par un historique :
Blog est une abréviation de weblog, qui peut se traduire par « carnet de bord sur la Toile ». (...) Le premier blog reconnu comme tel remonte au 7 octobre 1994, et il est attribué à Dave Winer, programmeur et développeur d’un des logiciels les plus couramment utilisés (Manila). - Les warblogs, ou « carnets de guerre », sont nés après le 11 septembre 2001 à l’initiative de commentateurs conservateurs qui voulaient une approche encore plus patriotique que celle des grands médias jugés « libéraux », c’est-à-dire trop à gauche. Mais le récent conflit d’Irak a permis de leur donner un sens plus général, et le terme a fini par désigner les blogs consacrés à la guerre en Irak. - Le plus célèbre des warblogueurs est un Irakien qui répond au pseudonyme blog de Salam Pax (« paix », en arabe et en latin). Avec un style acerbe, il s’en est pris d’abord à M. Saddam Hussein, puis aux bombardements, et maintenant volontiers aux occupants américains. Salam Pax donne une image plus vivante de la vie à Bagdad avant, pendant et après l’invasion militaire que la plupart des correspondants étrangers. On a essayé de le faire passer pour un agent de la dictature, puis de la CIA, mais la fraîcheur de son regard a attiré assez de visiteurs sur son site pour faire sauter (ou presque) les serveurs qui l’hébergent. Les plus grands médias lui ont consacré des articles. The Guardian de Londres vient de l’embaucher comme chroniqueur bimensuel.
Ce dénouement heureux est évidemment rarissime. Même si leurs plumes et pensées sont parfois brillantes, l'immense majorité des chroniqueurs plus ou moins improvisés devront tôt ou tard s'avouer que personne, excepté peut-être leur entourage, ne découvrira jamais leurs réflexions sur l'actualité ou le détail de leurs vécus intimes puisqu'ils sont noyés dans un océan de confessions "gratuites". - Cependant, selon le mot d'un ami, ce sont là des bouteilles jetées à la mer, et la plupart des rédacteurs peuvent ainsi continuer à nourrir leurs espoirs car, virtuellement en tout cas, le monde entier peut avoir accès à leurs pensées en ligne.
Dans ce contexte, le maître mot est la "gratuité". Le conflit, par exemple, qui oppose aujourd'hui les grands distributeurs de musique à ceux qui mettent en ligne et téléchargent de la musique gratuitement [lire ci-après : "Pirates"] est révélateur. Du point de vue des commerciaux, de ces intermédiaires qui s'immiscent dans - et piratent - tous les compartiments de nos existences, il faut que le message passe : rien n'est gratuit et chacun pour soi ! - Le double sens du mot français "gratuité" est là pour appuyer le message : quelque chose de gratuit doit être considéré comme inutile, vain, sans intérêt. De même, il faut à tout prix isoler les gens pour que ce "projet de société", qui est en vérité une gigantesque entreprise mercantile de désocialisation, puisse fonctionner. Car ce sont les "particuliers" qui, pour l'instant, sont menacés de poursuites. Or, le World Wide Web aurait plutôt tendance à réunir les gens ou, du moins, à les mettre virtuellement en contact, dans le cadre de "centres d'intérêt" communs et d'échanges "gratuits" : ainsi, tel fou du rock va convertir, par exemple, ses disques "pirates" de Jimi Hendrix au format mp3 pour les proposer aux internautes à titre gracieux, tout simplement parce qu'il aime partager sa passion. Bien sûr, il se met "hors la loi". Mais peu lui importe. Il le fait pour la mémoire de son idole, et ces choses-là se plaident devant un tribunal, surtout quand on reçoit le soutien de milliers de fans. - Cependant, la gratuité des "sites de partage" est toute relative, puisqu'il faudra toujours s'acquitter des "forfaits" ADSL et s'équiper de matériel informatique performant, rapidement frappé d'obsolescence. En outre, on n'échappe pas, ici comme ailleurs, à tout un tas de messages publicitaires, de pop-ups, de spams et de "virus".
Mais revenons aux blogs. De toute évidence, ils témoignent d'un intense besoin de se communiquer, qui est peut-être un effet de la condition des "individus" dans nos sociétés "individualistes" : de plus en plus de solitude, d'indifférence et de concurrence, de moins en moins de communauté et de vrai partage. Triomphe du narcissisme aussi. Puisque les médias et les annonceurs ne cessent d'y faire appel.
Depuis l'apparition des blogs et plus généralement des "pages perso" sur Internet, tout individu peut aujourd'hui s'improviser chroniqueur, journaliste, sociologue, philosophe, et même éditeur. De manière générale, c'est une bonne chose, étant donné le conventionnalisme qui, souvent, caractérise la scène officielle. Car, pour l'instant, le nouveau médium Internet permet encore à une autre scène de se développer, qui rappelle par moments la scène underground des années 1970. - Mais, outre les tentatives de récupération marchande, une autre menace pèse sur cette scène parallèle : le repli sur l'ego, mis en "vedette" avec l'aspect égocentrique d'un grand nombre de pages web - comme dans cette chanson américaine : Me, Myself & I - qui servent exclusivement à la promotion personnelle des concepteurs, suivant en cela le modèle des pages commerciales. - Par ailleurs, les chroniques des blogs, si elles ne sont pas nombrilistes, ont du mal à dépasser la sphère purement subjective dans l'esprit des lecteurs parce que le blogueur n'écrit pas sous le contrôle d'un comité de rédaction ou d'un éditeur. Cette liberté d'expression en principe absolue paraît alors bizarrement suspecte comme s'il fallait une censure - ou une auto-censure - pour valider, crédibiliser un texte. Car la fameuse "autorité de la chose publiée" fait de toute évidence défaut sur Internet, même si les élucubrations les plus insensées peuvent se retrouver dans un journal ou un livre en vente libre dans votre centre commercial préféré.
Au début du phénomène Internet, j'ai pensé que ce nouveau médium ne serait pas très intéressant parce qu'il a aussitôt été envahi par les commerciaux et les intermédiaires, les start-ups et les annonceurs. Aujourd'hui, je ne sais plus. La "nouvelle économie" a connu une première vague de faillite retentissante, mais la mondialisation cybernétique est en marche. Ceci dit, elle laisse aujourd'hui encore de la place à l'insolite et à l'imprévu, au détournement et aux solidarisations spontanées...
Post-Scriptum (21 octobre 2013)

Huit ans et demi après sa première parution, cette note frise - déjà ! - l'obsolescence. Avec cet abus de langage pratiqué à l'époque présente, elle en deviendrait presque "historique". - Mais, pour mon bilan personnel, il s'agit surtout d'un historique, que je me suis permis d'insérer ici à ce titre.
Alors que Google donne maintenant "environ 3.040.000.000 résultats" pour le mot blog. - Trois milliards !
Beaucoup d'éléments de réflexion, aujourd'hui triviaux, manquent : l'importance des forums et de plate-formes comme celle de l'Obs. Twitter n'existait pas encore et Facebook n'avait pas vraiment décollé. De même, la question des blogs politiques (évoquée dans l'article de Pisani) et celle des blogs promotionnels ou commerciaux n'ont pas été développées. - Bien que je le mentionne, je me demande si je disposais déjà du haut-débit début 2005. En tout cas, au printemps 2003, j'étais en connexion lente : ça ramait terrible et à la fin du mois ça douillait dur. Sans compter les remontants et les ardoises Place Clichy. C'est ce qui s'appelle scribouillarder à compte d'auteur ! Et bien sûr, mes notes restaient pratiquement invisibles, comme tous les produits du genre.

II. - Pirates (2005)

L'émission "Arrêt sur images" a consacré ce dimanche 20 février 2005 une bonne partie de son temps d'antenne au débat entre les distributeurs et "producteurs" de musique (soutenus par leurs artistes sous contrat) et les "pirates" qui, nous menace-t-on, risquent jusqu'à 300.000 euros d'amende et trois ans d'emprisonnement en France. Sur le plateau, l'inévitable Pascal Nègre de chez Universal a été remplacé par le chef d'une "petite" maison de disques, Vincent Frèrebeau (Tôt ou Tard); les internautes risquant des poursuites ont été représentés par le juvénile juriste Jean-Baptiste Soufron, et le très atypique animateur Ariel Wizman est venu compléter le "tableau". - Heureusement, car le producteur et l'avocat n'avaient pas grand-chose à dire : l'un venait défendre, plutôt sympathiquement, son commerce avec l'argument clé en main utilisé un peu partout selon lequel le piratage allait tuer la musique (qui est pourtant l'une des plus anciennes activités humaines); l'autre n'avait pas d'argumentaire du tout, sa présence s'expliquant surtout par la "visibilité" qu'il se promettait de ce "passage à l'antenne" comme avocat potentiel de tous ces "individus" menacés de descentes de police, de perquisitions traumatisantes, de gardes à vue insupportables, voire même de la perte de leurs positions sociales. L'une des chroniqueuses de l'émission, la très vive Maja Neskovic, a rendu compte de certains revirements télévisuels : d'abord l'image des "pirates", passant de celle de jeunes loups peu fréquentables, floutés, bordéliques, à celle, plus familiale, de jeunes filles rangées et de couples candides qui, incompréhensifs, se retrouvent face à l'ardeur judiciaire; puis les spots publicitaires des "fournisseurs d'accès haut débit" qui commencent par vanter la possibilité de télécharger "toute la musique que j'aime" avec tout en bas de l'écran et quasi impossibles à déchiffrer des déroulants sur un cadre légal à respecter, pour s'assagir ensuite en montrant un univers entièrement "musicalisé" dont l'habitant est censé ignorer la genèse (par aspiration gratuite ou payante); enfin le changement d'attitude de l'inéluctable Pascal Nègre, prédisant dans un premier temps aux pirates qu'ils auraient, comme tous les malfrats, des "problèmes avec les flics" pour retrouver le sourire après l'engagement des premières poursuites pénales et insister sur les "plates-formes" légales de téléchargement dont le nombre passerait de dix à vingt jusqu'à la fin de l'année.
Ariel Wizman, désormais solidaire avec les pirates, rappela alors le sentiment de révolte à l'origine du Rock, qui s'accommodera toujours mal d'une quelconque attitude répressive; à quoi il faudrait ajouter un certain dégoût pour un système marchand qui, de façon arbitraire, est parvenu à substituer, par exemple, le CD au vinyle, comme Wizman et Frèrebeau le constatent de concert. Mais, surtout, il ne faut pas oublier qu'au passage les droits sur les œuvres ont été encaissés une deuxième fois; en effet, si l'on excepte les "nouveautés", les droits sur la plupart des albums ont été payés et repayés, et ce serait là l'argument le plus percutant pour les déclarer libres.
L'histoire des supports d'enregistrement serait quant à elle un véritable sujet de roman : magnétophones à bandes d'abord (première génération : rudimentaires, mono; seconde génération: stéréo, et de plus en plus sophistiqués, avec la possibilité de re-recording, les chambres à écho etc); puis les "mini"-cassettes aux supports vierges ou "préenregistrés", supplantées ensuite par l'éphémère système numérique de Philips ("DCC") qui lisait également les cassettes analogiques, puis très vite par les enregistreurs exclusivement numériques, "DAT" et "Minidisc", enfin par les lecteurs enregistreurs MP3 et les graveurs CD. Toutes ces "mutations" se sont effectuées en moins de quarante ans. Et elles ne s'arrêteront certainement pas en si bon chemin. - En matière de supports préenregistrés, il y avait - à côté des vinyles et des cassettes - ces espèces de cartouches "8-tracks" utilisées surtout en voiture, qui n'auront pas fait long feu. Et pour son système DCC, Philips a également voulu lancer des cassettes préenregistrées, une idée sans lendemain. - A ses débuts, le CD "numérique" nous était vendu comme une "révolution technologique". Il fallait en effet des arguments solides (qui se sont révélés plutôt inconsistants par la suite) pour que les fans rangent leurs magnifiques collections de vinyles au grenier et les rachètent en CD pour des sommes exorbitantes. Aujourd'hui pourtant, Wizman, Frèrebeau et des millions d'autres mélomanes regrettent le "microsillon", le son analogique, plus "chaud", et les "mixages originaux". Or, malgré la mode relancée par la scène techno et rap, il est de plus en plus difficile de trouver des platines et surtout des saphirs neufs pour sonoriser les greniers à vinyles. - Quant à moi, je regrette surtout le magnétophone à bandes pour ses possibilités créatives. Mais là, le problème est identique. On peut encore acheter des bandes par ci par là (j'en avais même trouvé un stock dans la rue, au pied d'un arbre), mais les magnétos deviennent introuvables, si l'on excepte des engins comme les Revox, plutôt inabordables. - D'ailleurs, on peut constater la même chose pour l'enregistrement de l'image : double-8, puis cassettes Super-8 (moins bonnes à cause de l'absence de presse-film), bandes vidéo (que l'on pouvait encore couper), cassettes VHS (matériel encombrant), cassettes analogiques miniaturisées, cassettes numériques, enregistreurs DVD; du coup, on peut trouver aujourd'hui une magnifique caméra Super-8 Beaulieu avec un zoom Angénieux pour une somme dérisoire, mais pratiquement plus de pellicule; quant aux oeuvres cinématographiques, elles ont été successivement vendues et revendues sur trois supports préenregistrés différents depuis une vingtaine d'années : la cassette VHS, l'éphémère "Laserdisc", l'actuel DVD, et on parle déjà d'un nouveau format stocké sur disque dur.
Il est aussi trivial que nécessaire de dire que la "révolution technologique" actuelle sera bientôt "obsolète" à son tour, laissant derrière elle des tonnes et des tonnes de matériel inutilisable; ainsi, et depuis longtemps maintenant, ce n'est plus la demande qui fait l'offre, mais l'offre qui manipule la demande à coups d'arguments de commerciaux : c'est là le background de l'industrie de la musique (et de l'image) qui ne cesse pourtant de se plaindre d'une manière particulièrement obscène et hypocrite, quand elle nous joue la même chanson depuis des lustres sans oublier de nous facturer à chaque fois les "droits" et de nous obliger sans cesse à mettre au rebut d'excellentes machines (tout comme les supports qu'elles seules permettent de lire).
Dès lors, quoi de plus naturel qu'une révolte de la "piraterie" contre tant d'abus, y compris sur les oeuvres elles-mêmes, mixées et "remixées" sans cesse. - Si elle n'a pas pu évoquer tout ça, l'émission "Arrêt sur images" a cependant montré la remise, par l'incontournable Pascal Nègre, du trophée de la Star Academy au vainqueur de cette année, assorti comme il se doit d'un contrat chez Universal. Ce qui m'a fait penser à cette information municipale, dont j'ai eu connaissance par hasard : elle concerne une petite bourgade de 6000 habitants qui, l'été passé, a accueilli comme des dizaines d'autres la "tournée" de cette même Star Academy. - Voilà comment les choses se passent : en garantissant un emprunt fait par une association "à vocation culturelle" proche de la municipalité, la commune doit de facto acheter le spectacle d'avance, c'est-à-dire payer les 254.900 euros demandés par la production (GLEM/TF1), et se débrouiller ensuite pour vendre les places afin de rentrer dans ses frais. C'est un véritable piège, car dans ce cas précis il aurait fallu vendre 7200 places à 35 euros l'unité. Difficile dans une ville de 6000 habitants. D'ailleurs, il ne s'en est pas vendu plus de 3200. Ce qui donne un déficit de plus de 142.000 euros. - Ce procédé ressemble à une arnaque de bas étage, strictement légale pourtant, où la production se défausse de tous les risques de son métier, et dont personne ne parle jamais, sauf peut-être les citoyens floués des municipalités concernées, amenées à éponger les bides prévisibles de quelques dilettantes dopés par leur quart d'heure de célébrité et coachés puis jetés par une "organisation" sans états d'âme mais avec une armada de conseillers juridiques. Alors, la moindre des choses serait un peu de modération de la part de l'inexpugnable Pascal Nègre quand il prend ce ton de petit caïd de banlieue pour lancer ses attaques contre les amateurs de musique, surtout s'ils viennent de payer leurs impôts locaux et fonciers.

Post-Scriptum (22 octobre 2013)

Beaucoup de choses se sont passées depuis début 2005 : L'essor et les problèmes de Pirate Bay, l'affaire Megaupload, la création du parti politique des Pirates, la disparition du mini-DV ! - Mais je préfère - huit ans plus tard - remettre cette note en ligne telle qu'elle a été rédigée à l'époque, puisque les vrais problèmes n'ont pas vraiment bougé. 

 
III. - Mondes virtuels
~ Première mise en ligne fin novembre 2006, actualisation en mai 2008, relecture fin octobre 2013 ~

1. - Sous l'emprise de la télévision

Pierre Carles, à l'image des concepteurs de l'excellente émission belge  Striptease (RTBF), propose une authentique recherche de sociologue. Sa démarche est proche de celle de Jean Rouch et d'Edgar Morin dans leur remarquable "Chronique d'un été" (Paris 1960/61), qui consiste à faire parler les gens sans les brusquer ou les désorienter, en écoutant ce qu'ils ont à dire, en leur faisant oublier l'artifice de la caméra, en prenant le temps qu'il faut pour "recueillir leur parole". C'est notamment le cas pour le surprenant "Danger travail" (2002). Une démarche radicalement différente des procédures médiatiques habituelles, où l'on s'exprime sous la pression constante des "animateurs", où la parole est sans arrêt coupée par des questions inquisitrices et la présence de polémiqueurs chroniques sur les plateaux des fameux "débats contradictoires", par des remplissages hors sujet ou des vulgarisations sans intérêt à l'usage d'un "téléspectateur moyen" fictif, que l'on tient pour "inculte", incapable de comprendre une réflexion complexe qui, si son développement prend plus de trois minutes, est déjà taxée de "tunnel" par les "médiatiques", comme le remarque Pierre Bourdieu. Et ce n'est pas un hasard si Pierre Carles a consacré un film à ce sociologue d'exception (La sociologie est un sport de combat, 2001), dont il retrace par ailleurs (dans "Enfin Pris?", 2001) les désenchantements prévisibles auxquels ont donné lieu ses "passages" à la télévision, où il s'est fait rare. Car le message de Bourdieu sur la télévision, qu'elle ne lui aura pas permis d'exprimer - et notamment le fait qu'elle représente avant tout un instrument de pouvoir et de domination -, était de toute évidence trop dérangeant, même pour Daniel Schneidermann, analyste critique des médias à ses heures, d'abord dans les colonnes du Monde, puis dans son émission Arrêt sur images (France 5). Le passage de Pierre Bourdieu dans cette émission, le 23 janvier 1996, où mis en présence de Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand il s'était constamment fait interrompre et n'avait pas pu développer ses idées, avait ensuite donné lieu à une polémique entre les deux hommes par articles interposés dans le Monde Diplomatique. (*)
Le débriefing de Bourdieu : « "Arrêt sur images", La Cinquième, 23 janvier 1996. L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies au " dialogue ", imposées par le sentiment d’avoir été trop violent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs). (...) - La télévision, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télévision, comme les "médiatiques", pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut rien dire à la télévision). - Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire : en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques, c’est-à-dire les "médiatiques". (...) - Le rôle du présentateur : Il impose la problématique, au nom du respect de règles formelles à géométrie variable et au nom du public, par des sommations ("C’est quoi...", "Soyons précis...", "Répondez à ma question", "Expliquez-vous...", "Vous n’avez toujours pas répondu...", "Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez...") qui sont de véritables sommations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des auditeurs: "La question que tout le monde se pose", "C’est important pour les Français..." Il peut même invoquer le "service public" pour se placer du point de vue des "usagers" dans la description de la grève. - Il distribue la parole et les signes d’importance (ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres, ordre de parole, en premier ou en dernier, etc.). - Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure), coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient politique ou social). - Ces interventions sont toujours différenciées: par exemple, les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes ("Qu’est-ce que vous proposez, vous ?") sur un ton péremptoire, et en martelant les syllabes; même attitude pour les coupures: "On va en parler... Merci, madame, merci..." remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un personnage important. C’est tout le comportement global qui diffère, selon qu’il s’adresse à un "important" (M. Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque: posture du corps, regard, ton de la voix, mots inducteurs ("oui... oui... oui..." impatient, "ouais" sceptique, qui presse et décourage), termes dans lesquels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinq minutes sur une heure et demie à l’émission "La Marche du siècle"). » (source: Le Monde Diplomatique, avril 1996, lien en note).
On pourra également lire la réponse de Daniel Schneidermann. Malheureusement, elle n'apporte pas grand chose au débat car, au-delà de moultes allusions par trop personnelles et de propos peu réfléchis, distanciés, puisque chargées émotionnellement, elle tente de justifier son projet sans doute utopique de "critiquer la télé à la télé".

2. - Dans les filets d'Internet

Or, aujourd'hui, un nouveau média a fait son apparition, qui permet de prendre ses distances, de relativiser la télévision, d'en apercevoir une autre histoire que celle qui est rapportée à longueur de temps sur les différentes chaînes, dans ces shows toujours identiques où l'on sacrifie aux "exercices d'admiration" et d'autosatisfaction comme à un rituel quasi préhistorique (ou, si l'on veut, "posthistorique"). On peut alors déplorer que l'INA propose trop peu de documents en accès libre. En attendant, ce sont les internautes qui se chargent de faire l'histoire de la télévision à leur manière, comme ils font d'ailleurs le travail des cinémathèques en donnant à voir certains chefs d'oeuvre du domaine public. On se prend à regretter ici que les cinémathèques n'en fassent pas autant. Il s'agit pourtant d'institutions publiques, financées par l'argent public, dont la vocation est en principe de donner aux grands (et petits) films de l'histoire du cinéma la plus large audience possible. - Qu'aurait donc pensé Jean Langlois de la démarche toute commerciale touchant à la diffusion en ligne de ses trésors, qui caractérise aujourd'hui les cinémathèques françaises ?
Le problème soulevé ici s'était déjà posé avec le débat sur le "piratage" de la musique sur Internet (voir ci-dessous : "Pirates"). Il s'agit en vérité d'un combat où s'affrontent, à armes apparemment inégales, deux conceptions radicalement différentes du world wide web et, par là même, du monde dans lequel nous sommes tenus d'exister. D'un côté, les commerciaux qui, dans la France des "radios libres" après 1981, avaient fini par occuper ("remplir") quasiment toutes les fréquences et qui visent aujourd'hui le contrôle d'Internet en remplissant toutes les "cases", toutes les "niches économiques" possibles, en accaparant tous les "mots-clé", "noms de domaine", moteurs de recherche, en monopolisant au possible la "gestion" des "contenus", des outils de création et de lecture, des "systèmes d'exploitation". De l'autre, ceux qui mettent gratuitement des informations, des archives, des documents importants ou des logiciels ("open source") à la disposition des internautes, en principe sans arrière-pensées commerciales, si ce n'est la fameuse "visibilité" que tout le monde vise sur la Toile. De ce point de vue, une partie certes restreinte d'Internet prend aujourd'hui l'allure d'un médium alternatif, en ce sens qu'il permet par instants de couper court au "black-out global" qui, dans les médias commerciaux (et donc la majeure partie d'Internet), frappe la contestation ou la critique, mais aussi l'effort scientifique et rigoureux de comprendre la complexité du monde contemporain, où l'on aboutit par la force des choses à la remise en question des approches "vulgarisatrices" ou "simplistes" dispensées par les médias officiels. Comme si l'usager moyen n'était pas à même, pour autant qu'il ait l'envie ou le temps, de comprendre les choses et d'approfondir sa réflexion quand les "réductions de complexité" officielles travaillent, dans les faits, à "cultiver" une stupidité ambiante sans nom sous la bannière du divertissement ou de l'infotainment, comme disent les Américains. Or le "divertissement", - selon le tristement célèbre mot de Patrick Le Lay (**), qui aura tant choqué l'opinion parce qu'il disait tout simplement la vérité -, est l'allié indispensable des publicitaires et de leurs commanditaires. Les procédures consistent à travailler l'inconscient des gens pour les "préparer" à recevoir leurs "messages" et, surtout, aux "actes d'achat", dans un état proche de l'hypnose ou de la saturation, où la pensée (distance) consciente face à la farandole sans fin de sollicitations commerciales relève de l'exploit. - Tenez, si vous voulez passer pour fou, allez raconter ce genre de choses un samedi sur un parking d'hypermarché !


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 Tout indique qu'un formidable "marché gratuit" est à prendre ou en passe d'être pris, comme l'atteste déjà depuis un certain temps la multiplication des publications gratuites distribuées dans nos villes qui, avec l'information en libre accès sur Internet, semble mettre à mal la "presse payante", même si certains titres ont réussi à très bien s'adapter à cette "nouvelle donne". - Or, sur Internet, les principaux fournisseurs de "contenu" sont les "particuliers" et, bien souvent, ils ne se soucient guère des droits de diffusion, malgré l'invitation des serveurs à respecter le "cadre légal" au moment de la publication. La multiplication exponentielle des sites personnels et des blogs, la formidable croissance des "hébergeurs" de vidéos (comme Google Video & YouTube, mais aussi MySpace ou Dailymotion et bien d'autres) créent un véritable magma, où l'information et l'avis personnel, le document et son détournement fusionnent inextricablement. - Par exemple, le magnifique documentaire sur un Berlin à jamais perdu La symphonie de la grande ville (Walter Ruttmann, 1927) a dû affronter sur le même serveur (Google) la concurrence d'une version qui proposait une bande son "techno". De même, le film The Wizard of Oz avec Judy Garland (1939) avait été "synchronisé" avec The Dark Side of the Moon (Pink Floyd, 1973). Le problème ici n'est pas tant la question des droits de diffusion, car les films cités appartiennent sans doute au domaine public, mais une sorte de violation à la fois de l'histoire et du "droit d'auteur", au sens "moral" ou éthique de l'expression. - Ceci dit, les "usagers" ne font que reproduire le procédé des publicitaires, qui piochent allègrement dans ce même "domaine public" pour donner aux marchandises qu'ils vantent une sorte de "légitimité culturelle" bon marché. Faut-il alors revoir la loi sur le domaine public? C'est ici que les sociétés de droits des artistes devraient saisir les tribunaux en faisant valoir à titre posthume le "droit moral" des créateurs, qui est aujourd'hui bafoué de la manière la plus odieuse par les marchands. D'autre part, ces procédés nient l'histoire et, face au "grand mix" qui dégouline aujourd'hui de nos "tubes", on peut en effet parler d'une époque "posthistorique", où tout se mélange, avec pour résultat de nous pétrifier dans un "éternel présent" ou une "immanence absolue", et donc aussi d'interdire toute évolution.
Le combat entre "commerciaux" et "alternatifs" se joue notamment dans la "gestion" des "contenus". Et, sur ce plan, les commerciaux semblent posséder une bonne longueur d'avance. - Or les "contenus" sont indissociablement liés à la "forme" sous laquelle ils sont livrés au public. En visionnant certains spots commerciaux, on peut se demander si le grand public finira par associer de façon indélébile les poèmes de Baudelaire ou les airs de Mozart à des boites de nourriture pour chat ou des chocolats. Le problème est ici la perversion des "contenus" par la forme qui leur est octroyée, le contexte de marchandisation auquel ils sont invariablement associés. En soi, le détournement, qui possède déjà une longue tradition dans les arts, est source de créativité et de nouveauté. Et, idéalement, les "contenus" et les "idées" sont libres. Dès lors, tout le monde devrait y avoir librement accès, notamment par le biais d'Internet, qui ne constitue en vérité qu'un "aperçu avant impression" et pourrait, de ce fait, donner envie aux gens de côtoyer les oeuvres "en vrai". Mais, dans la réalité, on s'aperçoit rapidement de la duplicité ou de la dialectique inhérente à ce problème des contenus en considérant que le droit moral et surtout l'intégrité artistique des auteurs du domaine public sont ignorés par les commerciaux et par une bonne partie des usagers qui "recontextualisent" leurs oeuvres sans que personne finalement ne s'offusque outre mesure, alors que les droits de diffusion, quand ils existent, ont intérêt à être scrupuleusement respectés si l'on ne veut pas "avoir des problèmes avec les flics", comme dirait Pascal Nègre (cf. "Pirates")

3. - Face au remplissage

Le Web a doublé depuis mai 2004, mais on a du mal à croire qu'un grand nombre de contenus intéressants y aient été ajoutés. Les contenus intéressants et "originaux" sont rares par définition. Il y a certainement des blogs passionnants, mais ils sont noyés dans une mare d'élucubrations sans autre fondement que la mise en représentation de soi, ce qui se comprend encore, quand on considère les modèles auxquels les rédacteurs et rédactrices sont exposés à longueur de temps. Or, le maître mot est ici le remplissage, qui a ceci de terrible qu'il rend quasiment "invisible" tout effort original de création. - Ce n'est pas bien différent pour les auteurs, dont on rechercherait telle ou telle oeuvre, car on est invariablement redirigé sur des sites commerciaux qui accaparent de façon impressionnante les moteurs de recherche, alors que certains de ces auteurs sont également présents sur des sites librement accessibles et que leurs productions sont discutées de façon constructive ou parfois très bien expliquées aux profanes sur certains blogs qui, remplissages obligent, restent difficiles à trouver .
Le nouveau "marché gratuit", accaparé par les hébergeurs de blogs et de vidéos, accomplit lui aussi une tâche de remplissage formidable. Il promet et donne aux utilisateurs la chance de publier, ce que certaines productions méritent sans aucun doute, avec cependant l'effet pervers d'un nivellement prodigieux où tout est mis dans le même sac, créations originales et copies, incessantes recontextualisations ou détournements des idées et des oeuvres sans mention - et souvent dans l'ignorance ou la méconnaissance - des sources. - Ce nivellement, que l'on peut également constater à la télévision, a pour résultat bien connu de tirer le niveau général vers le bas, mais surtout d'opérer une nouvelle forme de censure très insidieuse qui consiste à faire coexister tout et son contraire, tout et n'importe quoi, l'analyse rigoureuse et le sentiment personnel. Cette entreprise débouche sur un univers nouveau, certes virtuel, où triomphent la subjectivité et la vulgarisation ou, plus souvent encore, le simplisme et la vulgarité.


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Mais voilà, on peut enfin s'exprimer ! Même si certains s'expriment beaucoup, beaucoup plus que les autres, l'immense majorité, que l'on a naguère taxée de silencieuse, quand elle avait pour seul moyen d'expression publique les émissions radiophoniques de Ménie Grégoire ou de Macha Bérenger, le Juste Prix ou les lettres à Libé. - Avec les commerciaux, ce sont à présent les "professionnels de la communication", ou les "médiatiques", qui ont investi la Toile. Rien de surprenant à cela puisqu'ils continuent simplement de faire leur métier, avec cependant l'effet pervers qu'ils frappent d'indifférence, sans peut-être toujours le souhaiter, l'immense majorité des usagers qui ont également saisi l'occasion de mettre en ligne leurs pensées. Ainsi, le réseau est accaparé par les rédacteurs professionnels qui, certes, ont souvent une "bonne plume", même si l'on constate des différences de niveau assez flagrants, mais dont les propos restent souvent anodins, s'ils ne sont pas asphyxiés par cette terrible personnalisation et mise en scène de soi, qui semblent constituer l'un des traits caractéristiques de notre époque et fasciner beaucoup de gens. C'est ce subjectivisme - sans doute la face cachée de la prétendue "objectivité" à laquelle les rédacteurs sont tenus dans leur travail - qui fait de bien des "blogs professionnels" un "mix égologique" assez peu savoureux pour qui serait à la recherche de contributions "originales". Certes, l'originalité est le mot d'ordre de cette profession - qu'elle partage d'ailleurs avec le métier de publicitaire - mais ce qui est présenté et sans doute perçu comme "original" par beaucoup de lecteurs est tenu de respecter certaines consignes qui n'autorisent ni une expression vraiment libre ni une réflexion inédite sur le monde, car le risque de faire sauter les "conventions" et les règles établies va de pair avec la possibilité peu réjouissante de perdre sa position. Même si beaucoup d'entre eux ne le concèderaient pas, les rédacteurs professionnels savent bien qu'ils ne peuvent absolument pas dire tout ce qu'ils voudraient ou "se lâcher" dans les blogs qu'ils signent, car ils s'expriment sous le contrôle éditorial de la rédaction qui les emploie ou bien, s'ils disposent de ce contrôle éditorial, ils sont obligés de pratiquer une autocensure plus ou moins importante en relation avec les options politiques (ou "apolitiques") qui sont les leurs, qui forment leur "identité". Et s'ils publient des blogs anonymes, ils s'exposent à la même indifférence générale que des millions d'autres rédacteurs, ce qui leur apparaîtrait alors sans doute comme une injustice, voire une forme insidieuse de censure. - D'autre part, une consigne importante, que les rédacteurs respectent implicitement ou plus explicitement, est qu'ils s'adressent à un lectorat bien précis qu'il faut "fidéliser" ou "ne pas décevoir". Ainsi, qu'ils le veuillent ou non, les rédacteurs écrivent en fonction de certaines attentes (et "attendus"), car le public - le journaliste Franz-Olivier Giesbert en sait quelque chose - n'est pas le même pour Le Nouvel Observateur, Le Figaro ou Le Point. Or, le fait que cela ne pose aucun problème à la plupart ne signifie pas qu'il n'y a pas de problème du tout. - Dans ces conditions, l'originalité, si elle consiste à livrer un aperçu inédit du monde contemporain au risque de bousculer nos habitudes de pensée et nos conduites, devient un concept très relatif. Une certaine forme d'originalité se retrouve certes dans le style, puisqu'il faut toujours "se démarquer" des autres, même si l'on peut bien souvent repérer le même moule de "brillant élève" dans ces contributions reçues comme "originales" ou "spirituelles" par de nombreux lecteurs, mais il semble que l'aisance ou l'originalité stylistique, pour peu qu'elle existe, se fasse au dépens du "contenu" qui, une fois isolé de la forme sous laquelle il est présenté, reste souvent ténu et ne diffère pas fondamentalement de ce qui est livré dans les "publications officielles" de ces mêmes rédacteurs. De plus, l'originalité, au sens fort de la "nouveauté", aura toujours du mal à s'accommoder de l'aisance stylistique ou plutôt de ce qui présenté et perçu comme tel à une époque donnée. D'ailleurs, il n'est pas inutile de rappeler que certaines créations et pensées originales, "inédites", "novatrices", farouchement refusées ou franchement ignorées en leur temps, font aujourd'hui partie de ce que les curateurs établis appellent le "patrimoine de l'humanité" tout en poursuivant en silence leur travail de sélection impitoyable sur la création "contemporaine" qui, par la force des choses ou la nature de leur fonction, reste extrêmement "orientée".

4. - Dans la société de communication

Pour qui voudrait apporter une vision inédite, ou simplement une analyse rigoureuse d'un monde dont la complexité ne cesse de croître avec sa "mise en réseau", il devient donc quasi impossible de se faire entendre, vu le volume actuel d'Internet qui ne cesse lui aussi de gonfler. - C'est ainsi que triomphe la "société de communication" où tout le monde a "virtuellement" la possibilité de communiquer, une "possibilité" ressemblant d'ailleurs fort à un impératif, puisqu'il s'agit également de vendre toute cette pacotille au clinquant design qui, seule, permet la forme de communication dont il est question. Car c'est une communication basée sur l'absence, l'indifférence générale et l'esseulement croissant des "individus". Or, tout est lié. Une économie qui cherche à vendre ses produits, une société qui prône l'individualisme et finit par "désocialiser" ses membres, une forme de communication "virtuelle" qui implique dans les faits la séparation ou l'absence des "communicants". Et nous y voici tous "abonnés". "Forfaits" Internet et antivirus, mobile et câble. Sans compter le matériel, déjà "obsolète" au moment de l'achat. Que d'argent dépensé dans ce monde virtuel, quand d'autres, beaucoup d'autres, sont à la recherche d'un bout de pain, d'un peu d'eau et d'une couverture pour survivre un jour de plus. Mais communiquons donc puisque nous avons payé pour ça. Et de la grotte, un écho confirme d'une voix forcément caverneuse: Oui, communiquons donc puisque nous sommes payés pour ça !
En vérité, le concept de "communication", tel qu'il est employé dans notre société de "consommation", est éminemment suspect. Si la formule n'était pas aussi brutale, on aurait déjà vu le slogan "Consommez de la communication", car c'est ce que nous faisons et l'on sait bien que les publicitaires disent la vérité sur ce que nous faisons ou plutôt sur ce qu'ils veulent que nous fassions et que nous n'hésitons pas à faire. Or, ce que nous consommons en vérité, c'est du temps. Notre temps de vie. Un temps que nous passons devant les écrans, ou à "communiquer" avec les absents. Et cette absence n'est plus un problème, bien au contraire, puisqu'elle se transforme à loisir en présence virtuelle et, en cas de lassitude, à nouveau en absence, créant ainsi une double illusion de permanence et de reproductibilité infinie des instants, quand on sait que le temps nous est compté et que les différents moments de la vie ne se répètent pas, à l'image de cette enfance révolue, de ce proche disparu ou de cet amour perdu. Le temps limité de vie dont nous disposons, nous sommes en train de l'hypothéquer pour consommer du temps reproductible, avec la conscience malheureuse du consommateur car, devant ce monde parfait, notre désir restera toujours insatiable, puisque éternellement insatisfait. Mais, devant ce monde parfait, n'est-ce pas le réel qui finit par nous encombrer ? Notre propre réel. Et celui d'autrui. Ne commençons-nous pas à expérimenter certains problèmes de communication sans notre appareillage ? Et finirons-nous peut-être un jour par redouter le contact humain en dehors des heures de bureau ?
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(*) Pierre Bourdieu: "Analyse d'un passage à l'antenne", avril 1996; Daniel Schneidermann: "La télévision peut-elle critiquer la télévision?", mai 1996. - Pierre Bourdieu a ensuite publié un livre où il analyse entre autres cette affaire (Sur la télévision, suivi de L’Emprise du journalisme, éd. Raisons d'Agir, 1996). Daniel Schneidermann a fait suivre le sien trois ans plus tard (Le journalisme après Bourdieu, éd. Fayard 1999). - En 1996, Bourdieu a également enregistré sa théorie sur la télévision dans son bureau du Collège de France [ici]. - Signalons enfin l'article du philosophe Jacques Bouveresse sur son collègue Pierre Bourdieu dans Le Monde Diplomatique de février 2004, où il écrit par exemple: "La question n’est pas de savoir si l’on peut ou non critiquer avec succès (en particulier avec un certain succès médiatique) les médias dans les médias. La critique médiatique des médias est sûrement possible et elle est même, pourrait-on dire, prévue et souhaitée par le système lui-même. Mais tout le problème est de savoir quelles sont les chances qu’elle a de réussir à produire des effets réels et si elle est parvenue jusqu’ici – ou peut parvenir demain – à ébranler de façon quelconque le pouvoir auquel elle s’attaque et à modifier, aussi peu que ce soit, une évolution qui semble devenue à peu près inéluctable et sur laquelle personne ne semble plus, depuis longtemps, avoir encore les moyens d’agir."
(**) En juillet 2004, Patrick Le Lay avait déclaré: "Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible." (dépêche AFP)

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