samedi 9 mars 2019

Quelques mots sur la religion (2012)

Depuis la création du Faust par Goethe à la fin du 18e siècle (1), la question de Margarete (Marguerite) – la « Gretchenfrage » – est devenue une expression courante en pays de langue allemande. Margarete (Gretchen) la pose à Faust – l’intellectuel, le libre penseur – qui a jeté son dévolu sur la jeune femme. Pour parvenir à ses fins amoureuses, il a conclu un pacte avec Méphisto – le diable – à qui il a rétrocédé son âme en échange de la jeunesse, de la force, du pouvoir de séduction… Margarete lui demande donc : « Nun sag, wie hast du’s mit der Religion? » – « Dis-moi, que penses-tu donc de la religion ? » – Et d’ajouter, espiègle : « Du bist ein herzlich guter Mann, Allein ich glaub, du hältst nicht viel davon. » - « Tu es un homme au grand cœur, mais je crois que tu n’en penses pas grand-chose. » – Faust reste évasif, ne venait-il pas de renier Dieu en faisant alliance avec le diable. Il répond : « Laß das, mein Kind! Du fühlst, ich bin dir gut; Für meine Lieben ließ’ ich Leib und Blut, Will niemand sein Gefühl und seine Kirche rauben. » – « Laisse donc, mon enfant ! Tu sens que je te veux du bien ; Je donnerais mon corps et mon sang pour ceux qui me sont chers, Je n'entends voler ni le sentiment ni l’Église de personne. » Gretchen, qui ne s'en laisse pas conter, réplique avec fermeté : « Das ist nicht recht, man muß dran glauben. » – « Ce n’est pas bien, Il faut avoir la foi. » Et Faust, sans doute avec une pointe d’ironie : « Muß man? » – « Le faut-il ? »

La question, si ardemment débattue entre les deux amoureux, continue de se poser, d’une façon parfois insistante, aujourd’hui : Est-on obligé de croire ? Or, la version inquisitoire de la Gretchenfrage – et la légende du Dr. Faust est située à la fin du Moyen-âge (2) – possède une tradition sanglante que semblent vouloir raviver certains prêcheurs actuels.

Au sortir des Lumières européennes, le philosophe Nietzsche proclame la mort de Dieu. En vérité, il constate simplement que les Lumières ont eu « raison » de l’idée religieuse et que la Révolution Française a fini de l’achever dans le sang. Puis, deux autres coups fatals furent portés à la religion en Occident, le premier avec l’idée de communisme, promue par Marx et Engels, qui interprétèrent la religion comme une « superstructure » idéologique au service du pouvoir en place, et le second au début du 20e siècle avec l’interprétation psychanalytique des religions et des civilisations humaines. - Un contre-exemple radical à la manière agressive d'« envisager » la religion est l’Empire Romain où toutes les croyances eurent droit de cité. Et, au temps plus ancien encore de l’Empire Hellénique, la première chose que fit le grand Alexandre, lorsqu’il avait conquis un territoire, fut de rendre hommage aux divinités des vaincus.

On ne soulignera jamais assez que ces empires furent polythéistes. Les grands heurts « spirituels » ne se sont produits qu’avec les deux monothéismes de l’époque qui contestaient ce principe fondamental de la pluralité des cultes : le judaïsme – la « Guerre des Juifs contre les Romains », relatée par Flavius Josèphe au 1er siècle, fut extrêmement sanglante – et le christianisme naissant envers lequel les persécutions romaines, en particulier celles de Néron, furent également terribles. - L’existence des trois grands monothéismes – sans doute issus du culte d’Akhenaton dans l’ancienne Égypte (3) – pose une question philosophique et logique : S’il n’y a qu’un Dieu, pourquoi trois religions différentes s’en réclament-elles tout en revendiquant, chacune, l’universalité pour leur culte particulier, extériorisant leur « foi » à travers de multiples actes de guerre et de barbarie, qui jalonnent l’histoire des civilisations auxquelles elles appartiennent. - Cette inquiétante proximité avec la barbarie, qui atteint de nouveaux sommets dans le monde actuel, pourrait être comparée à la partie inconsciente – « impensée » – d’une autre proximité traditionnelle bien connue – et donc « consciente » – entre l’autorité religieuse, théologique, et le pouvoir étatique, politique, alliance critiquée dès 1670 (anonymement) par le philosophe Spinoza (4).

Ce sont les liens complexes unissant religion, civilisation et barbarie qu’il s’agirait d’analyser. La thèse soutenue entre autres par le sociologue Dietmar Kamper (1936-2001) avance que toute civilisation a « les pieds en sang» (selon la formule du dramaturge Heiner Müller) : La barbarie ne serait en vérité qu’une invention, une création de la civilisation elle-même comme le « mécréant » n’est que la « créature » du « fidèle ». La prétendue « barbarie des origines » – celle d’avant son hypothétique éradication par la civilisation – n’aurait jamais existé, mais aurait été inventée de toutes pièces par la civilisation triomphante, à la manière d’un mensonge (voire d’un délire) de l’origine. L’historien Eric Hobsbawm a fait une analyse similaire dans un autre contexte avec son concept de « tradition inventée » (5). - Or, les religions sont le produit d’une civilisation donnée, quand elles ne la fondent pas comme les trois grands monothéismes, dans l’ordre d’apparition : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Au sens littéral, elles « tiennent ensemble », « relient » (religere) des éléments forcément hétérogènes dans « l’unité synthétique » d’une civilisation particulière. Et, dans le cas des trois monothéismes, elles fondent une prétention à l’universalité qui engendre forcément une rivalité et, en dernier ressort, des guerres de religion.

Il est certes des périodes dans l’histoire humaine où religion et civilisation ont donné naissance à de grandes choses : on pense aux Siècles d’or de la civilisation arabe (9e – 12e siècles) ou à la Renaissance européenne (13e – 16e siècles), mais de telles œuvres ne sublimaient-elles pas aussi – sans pouvoir la dissimuler tout-à-fait – une barbarie sous-jacente, ou parfois très manifeste dans les sanglants actes inquisitoires ou conversions forcées pratiquées par les différents pouvoirs religieux (« spirituels ») ? - La vraie question est de savoir si l’humanité possède la capacité d’évoluer, ou si elle doit sans cesse retomber dans le même cercle infernal. - La Révolution Française, dont les « libéralisations » anticipées et désirées par la philosophie des Lumières permettaient certes l’essor des sciences sous le signe de l’idéologie du « progrès », égalait largement la barbarie de l’Inquisition dont elle prit la succession, et les têtes tombèrent en masse grâce à ce dispositif hautement rationnel de meurtre en série, que fut la guillotine (utilisée en France jusqu’en 1981). Et, diamétralement opposées aux valeurs et convictions anticléricales des révolutionnaires français de la fin du 18e siècle, les « révolutions islamiques » contemporaines, en Iran ou dans l’Afghanistan des Talibans (6), importent à la fois les pratiques de 1792 (premier guillotiné, place du Carrousel à Paris le 25 avril de cette année-là) et les méthodes de l’Inquisition chrétienne qui avaient cessé en 1781 (7). - En dépit de toutes les grandes réalisations, dont cet être égocentrique qu’est l’Homme puisse légitimement se vanter, l’histoire des civilisations est un seul grand champ de bataille et de massacres, comparé à quoi les arènes romaines feraient presque figure de spectacle pour enfants. - On dira peut-être que les religions n’avaient pas une si grande importance en ce temps-là, les Romains s’étant contentés d’importer le Pandémonium hellénique avec quelques accommodations locales. De même, insistera-t-on alors, la Révolution Française ou les révolutions communistes et fascistes un peu plus tard exécraient les religions (excepté en Italie et en Espagne), ce qui enjoindrait de penser que les religions ne sont pour rien dans la barbarie de l’Homme. - Formulé de la sorte, on ne peut rien y objecter. Or, les régimes totalitaires – et la France révolutionnaire ou l’Empire romain appartiennent à cette catégorie – ne sont pas exempts d’une idéologie quasi religieuse à laquelle il faut adhérer ou risquer de périr. On peut même affirmer que les régimes totalitaires ont repris les méthodes des monothéismes inquisitoires auxquels ils ont succédé – et dont ils prétendent avoir coupé le cordon de façon « radicale » – avec ces « professions de foi » obligatoires, qu’elles soient « révolutionnaires », « fascistes » ou « communistes ». – Ceci dit, l’Empire romain connaissait également un dieu « unique » en la personne divinisée de l’Empereur (Caesar), devant qui il fallait se prosterner ou avaler, comme Sénèque, le poison. Et, aux temps modernes, Napoléon 1er et ses pâles avatars (Napoléon III, Guillaume II d’Allemagne ou François-Joseph d’Autriche-Hongrie), responsables de millions de morts, n’avaient jamais vraiment rompu avec l’Église, même si Napoléon 1er se couronna lui-même (puis sa Joséphine) le 2 décembre 1804, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, en présence du pape Pie VII réduit à l’impuissance devant un tel affront.

Après ce court développement, qui laisse beaucoup de questions ouvertes, revenons à Gretchen. Un peu plus loin, dans le passage cité, elle ne mâche plus ses mots et demande à Faust : « Crois-tu en Dieu ? » Et de s’entendre répondre : « Mein Liebchen, wer darf sagen: Ich glaub an Gott? Magst Priester oder Weise fragen, Und ihre Antwort scheint nur Spott Über den Frager zu sein. » – « Ma bien-aimée, qui peut oser dire: Je crois en Dieu ? Va donc interroger les prêtres, les sages, Et leur réponse ne sera que moquerie envers celui qui pose de telles questions. » Mais Gretchen, insatisfaite, ne lâche pas l’affaire : « So glaubst du nicht ? » – « Tu n’as donc pas la foi ? » C’est alors que Goethe, par la bouche de Faust, se lance dans une tirade mémorable : « Mißhör mich nicht, du holdes Angesicht! Wer darf ihn nennen? Und wer bekennen: »Ich glaub ihn! »? Wer empfinden, Und sich unterwinden Zu sagen: « Ich glaub ihn nicht! »? Der Allumfasser, Der Allerhalter, Faßt und erhält er nicht Dich, mich, sich selbst? Wölbt sich der Himmel nicht da droben? Liegt die Erde nicht hier unten fest? Und steigen freundlich blickend Ewige Sterne nicht herauf? Schau ich nicht Aug in Auge dir, Und drängt nicht alles Nach Haupt und Herzen dir, Und webt in ewigem Geheimnis Unsichtbar sichtbar neben dir? Erfüll davon dein Herz, so groß es ist, Und wenn du ganz in dem Gefühle selig bist, Nenn es dann, wie du willst, Nenn’s Glück! Herz! Liebe! Gott Ich habe keinen Namen Dafür! Gefühl ist alles Name ist Schall und Rauch, Umnebelnd Himmelsglut. » Dans la traduction de Gérard de Nerval (8), cela donne : « Sache mieux me comprendre, aimable créature ; qui oserait le nommer et faire cet acte de foi : Je crois en lui ? Qui oserait sentir et s’exposer à dire : Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, qui soutient tout, ne contient-il pas, ne soutient-il pas toi, moi et lui-même? Le ciel ne se voûte-t-il pas là-haut? La terre ne s’étend-elle pas ici-bas, et les astres éternels ne s’élèvent-ils pas en nous regardant amicalement ? Mon œil ne voit-il pas tes yeux ? Tout n’entraîne-t-il pas vers toi et ma tête et mon cœur ? Et ce qui m’y attire, n’est-ce pas un mystère éternel, visible ou invisible ?… Si grand qu’il soit, remplis-en ton âme ; et, si par ce sentiment tu es heureuse, nomme-le comme tu voudras, bonheur! cœur ! amour! Dieu! — Moi, je n’ai pour cela aucun nom. Le sentiment est tout, le nom n’est que bruit et fumée qui nous voile l’éclat des cieux. »

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Notes :

(1) Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) a écrit la première mouture de la pièce - Urfaust - entre 1772 de 1775 ; elle parut en 1887 à titre posthume (> bibliotheca augustana). - Faust. Un fragment est achevé en 1788 et publié en 1790. - Faust. Une tragédie (abrégé : Faust I) paraît en 1808. Les passages cités ici en sont extraits et appartiennent à la fameuse « scène du jardin » ( > bibliotheca augustana). - Faust. Deuxième partie de la tragédie (abrégé : Faust II) est publié en 1832, quelques mois après la mort de l'auteur, qui y avait travaillé entre 1825 et 1831 (> spiegel.gutenberg).

(2) La légende repose sur un certain Johann Georg Faust (environ 1480–1540), dont on sait peu de choses et que l'on tient pour l'auteur d'un ou de plusieurs livres de magie et formules magiques (« Invocations de l'enfer » - « Höllenzwänge »). Le sujet a été repris dans l'un de ces « livres populaires » (Volksbücher), très en vogue au 16e Siècle : L'histoire du Dr. Johann Faust publiée en 1587 par l'imprimeur Johann Spies. - Dans la foulée, le dramaturge anglais Christopher Marlowe conçoit sa pièce intitulée La Tragique Histoire du docteur Faust, publiée en 1604, mais apparemment représentée dès 1588 et 89.

(3) Cette thèse fut déjà esquissée par Sigmund Freud (1856-1939) - en particulier dans Der Mann Moses und die monotheistische Religion : L'homme Moïse et la religion monothéiste (1939) - et précisée plus récemment par l'égyptologue Jan Assmann, par exemple dans Moses der Ägypter. Die Entzifferung einer Gedächtnisspur, München-Wien, 1998 (traduction française par Laure Bernardi : Moïse l’Égyptien. Un essai d’histoire de la mémoire, Paris, Aubier 2001).

(4) Baruch de Spinoza (1632-1677) : Traité Théologico-Politique, Amsterdam 1670. - Il s'agit de l'un des premiers traités plaidant - plus ou moins directement - pour la séparation de l'Église et de l'État. Ce faisant, l'essai inaugure également le genre de la critique philologique à travers sa lecture inédite du texte de l'Ancien Testament (Torah).  Le caractère anonyme de la publication et la mystification autour du lieu d'impression (la couverture indiquant la ville de Hambourg) suffisent à montrer qu'une telle entreprise était encore assez risquée au 17e Siècle. Vivant aux Pays-Bas, Spinoza avait déjà été exclu de la communauté juive en raison d'idées et d'actes jugés « hérétiques » :  son ban (cherem - חרם) fut prononcé le 27 juillet 1656.

(5) Eric Hobsbawn (1917-2012) : The Invention of Tradition (Cambridge 1983, co-auteur : Terence Ranger). - L'historien présente sa théorie de la « tradition inventée » dans l'introduction à ce livre, mise en ligne sur > revues.org.

(6) Ce texte a été rédigée quelques années avant l'apparition du soi-disant État Islamique en Irak et au Levant (« Daesh ») qui mériterait une mention très spéciale dans ce contexte. Prolongeant la réflexion présentée ici, la note > Pensée magique, pensée rationnelle y fait référence.

(7) L'Inquisition ne fut certes abolie que plus tard, mais il semble bien que la dernière exécution connue eut lieu cette année-là : María de los Dolores López fut brûlée vive le 7 novembre 1781 à Séville.

(8)  Faust, et le second Faust ; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouvelle édition, précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de Nerval, Paris, Garnier, 1877, p. 138, qui présente donc les deux parties de la tragédie (consultable sur > archive.org). - Mais Gérard de Nerval (1808-1855) publie sa traduction du Faust I dès 1828 (Paris, Dondey-Dupré), à vingt ans donc et du vivant de l'auteur ; cette première édition est numérisée et mise en ligne par > gallica
SK - 2012 / 2014

jeudi 12 avril 2018

« Le Procès » par Peter Panter (1926)

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Sous le pseudonyme de Peter Panter, Kurt Tucholsky (1890-1935) publie ses impressions de lecture  dans l'hebdomadaire  ("politique, culturel, économique") Die Weltbühne (1) un an après la parution du Procès. Voici le début de son article (je traduis) : 
Lorsque je pose le livre à la fois le plus puissant et le plus inquiétant de ces dernières années : « Le Procès » de Franz Kafka (paru aux éditions Die Schmiede en 1925), je ne peux que difficilement rendre compte des raisons de mon bouleversement. Qui parle ? Qu'est-ce que c'est ?
« Premier chapitre. Arrestation. Puis Mlle Bürstner. Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car il fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. » Voilà comment ça commence. Il s'agit d'un fonctionnaire de banque – et les deux envoyés du tribunal qui débarquent le matin dans sa chambre meublée veulent l'arrêter. Mais ils ne l'arrêtent pas le moins du monde. Autour d'une table de nuit, le « superviseur » lui fait subir un petit interrogatoire, puis il a le droit de se rendre à la banque. Il est libre. Je vous en prie, Monsieur, vous êtes libre... Le procès flotte.
Comme tous ceux qui commencent la lecture d'un livre, nous savons après vingt ou trente pages où il faut situer l'auteur ; ce que c'est ; comment ça fonctionne ; si c'est sérieux ou pas ; où, en somme, il faut classer un tel livre. Ici, tu ne sais rien. Tu tâtonnes dans le noir. Qu'est-ce que c'est ? Qui parle ?
Le procès est à flots, mais il n'est pas dit de quel procès il s'agit. L'homme est apparemment accusé d'un forfait, mais il n'est jamais dit de quel forfait. Ce n'est pas la justice terrestre – mais alors laquelle ? Une – juste ciel – qui soit allégorique ? L'auteur raconte, il raconte avec un calme inébranlable - je m’aperçois bientôt que ce ne sera pas allégorique – interprète donc, tu n’auras jamais fini d'interpréter. Non, je n'aurai jamais fini d’interpréter.
Joseph K. est convoqué à une audition – il y va. L'audition se passe dans d'étranges circonstances au cinquième étage d'un quartier de banlieue. On lit, on ne sait pas...
Et subrepticement l'idée s'incruste, s'impose, et voilà qu'il n'y a plus rien à freudiser, et les mots d'origine étrangère, savants, ampoulés ne nous sont plus d'aucun secours ...
[...]


vendredi 22 décembre 2017

À propos de ma traduction du "Procès" de Franz Kafka (2017)

Náměstí Franze Kafky, Praha, 11/2017
(photo kaempfer)


Ma traduction du Procès de Franz Kafka est parue ce 8 novembre 2017 aux Éditions Écriture. -  Sans doute sera-t-il impossible d'échapper à cette question  : "Pourquoi donc avoir retraduit Kafka ?" Et, avec tout ce qu'elle peut sous-entendre - "voyons, Kaempfer : Vialatte, Lortholary, Goldschmidt...!" -, j'aurais certainement du mal à y apporter une réponse satisfaisante et me verrais contraint d'avouer que je ne connaissais même pas l'existence des traductions de Bernard Lortholary et de Georges-Arthur Goldschmidt lorsque je me suis mis au travail : en effet, je n'avais lu que quelques pages d'Alexandre Vialatte annotées par Claude David dans l'édition de La Pléiade au hasard d'une salle d'attente peu commune, où d'ailleurs l'idée m'est venue de retraduire Le Procès.

En creusant un peu la question, j'ai appris qu'Axel Mesme - un autre traducteur français de ce projet de roman - n'a pas non plus consulté les traductions existantes pour, semble-t-il, ne pas se laisser influencer. Du coup, je ne connais pas davantage la sienne que toutes les autres, si l'on excepte les quelques extraits découverts ces jours-ci dans le mémoire de maîtrise d'Anna Jell (Die französischen Übersetzungen von Kafkas "Prozess", Innsbruck University Press, 2012) qui compare à la manière d'un médecin-légiste les versions françaises du Procès proposées par les traducteurs mentionnés. - L'intitulé d'un blog de Pierre Assouline prend alors tout son sens : Faudra-t-il protéger Kafka des kafkaïens ? (ICI)

Si la traduction est par définition l'affaire des traducteurs, il me semble que l'exercice très spécial de la traduction littéraire requiert également à côté des compétences techniques, nombreuses et variées, des qualités d'écrivain ou, si l'on préfère, de styliste. Devant une telle exigence, des enquêtes comme celles d'Anna Jell - qui, dans le cas étudié, préfère résolument le littéral au littéraire (*) - ne nous sont pas d'une grande utilité, même si son travail n'est pas inintéressant par ailleurs. Or, il comporte tout de même un aspect extrêmement gênant, qui semble complètement échapper à cette critique. Car elle oublie une évidence : la  mission principale du traducteur littéraire étant de donner à lire une œuvre à un public qui n'est pas à même de comprendre et d'apprécier la version originale, ce public ne doit pas constamment avoir l'impression de lire une traduction ; comme tout amateur de littérature, il a droit au bien nommé "plaisir du texte", en particulier lorsque les livres sont signés par ceux que l'on a coutume d'appeler les "grands auteurs".

vendredi 17 novembre 2017

L'idée de langue de travail

Dans le cadre de réflexions sur la traduction et l'écriture en situation de bilinguisme, il me semble souhaitable de remplacer le concept statique de "langue maternelle" par la notion dynamique de "langue de travail" pour évaluer ces compétences. 
 
Né Teodor Józef Konrad Korzeniowski à Berditchev en Ukraine (Empire Russe) et Polonais d'origine, Josef Conrad a écrit ses récits en anglais après avoir été tenté par le français qui, pour sa part, a été choisi par l'Irlandais Samuel Beckett ou le Roumain Émile Cioran. Ainsi, un écrivain peut préférer une langue d'adoption à sa langue d'origine. Pour important, qu'il soit, le critère de la "langue maternelle" n'est donc pas suffisant pour évaluer le degré de maîtrise d'une langue vivante. Non actualisée, elle peut régresser ou même dépérir et une seconde langue passe alors au premier plan. En revanche, une pratique intense, ou même des événements exceptionnels, permettent certainement de réactiver une première langue apparemment "oubliée".

Dans les milieux de la traduction, beaucoup de professionnels estiment encore aujourd'hui qu'il faut être de "langue maternelle" pour travailler dans la "langue cible", ce qui est notamment absurde lorsque la traducteur est parfaitement bilingue, c'est-à-dire capable de rédiger des textes acceptables dans les deux langues. Or, même si le bilinguisme n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire, le nombre d'enfants bilingues tend à s'accroître actuellement avec les nouveaux moyens de communication, l'importante mobilité des gens et les unions entre personnes de langue différente, qui devraient en principe favoriser le plurilinguisme des générations futures.

Néanmoins, s'il est réellement bilingue, un traducteur - et a fortiori un écrivain -  aura sans doute toujours une préférence pour l'une des deux langues, qui n'est donc pas obligatoirement celle qu'il a apprise au cours de son enfance. On peut également supposer que les écrivains mentionnés plus haut n'auront pas perdu la maîtrise de leur langue natale, mais simplement choisi de travailler dans une langue différente. Dès lors, l'idée de "langue de travail" est pertinente pour décrire cette "migration linguistique", qui peut aller jusqu'à la maîtrise parfaite de la nouvelle langue et l'abandon plus ou moins définitif de la langue natale. - Dans le cas du traducteur, cette préférence a certainement aussi trait aux habitudes et aux automatismes qui, sur le plan de l'organisation cérébrale, peuvent être décrits en termes de plasticités neuronales. La pratique assidue de la langue de travail fait que les mots viennent plus facilement, que l'expression et le style sont plus assurés et actuels. Il va sans dire que la rapidité d'exécution entre également en jeu lorsqu'il faut travailler dans l'urgence.

dimanche 1 mai 2016

Des Machines et des Hommes (2010)

On le redoutait depuis un certain temps. Mais cela promet d’être un peu différent de ce qui a été décrit par Orwell ou Huxley. Toujours est-il que les machines menacent à présent d’influer de façon significative et durable sur le comportement humain. Un exemple qui illustre ce fait : Tout traducteur est persuadé qu’aucune machine ne pourra jamais le remplacer. Or ce n’est pas tout à fait exact. Bien sûr, aucune machine ne pourra jamais traduire Baudelaire, Kleist ou Shakespeare dans une autre langue sans produire par endroits un charabia d’un comique sans nom. Mais admettons qu’il s’agisse de produire un texte destiné d’entrée de jeu à être traduit dans n’importe quelle autre langue. Lors de la rédaction, l’auteur sera en contact avec une machine qui interviendra à chaque difficulté ou ambivalence. Prenons par exemple le mot français “lever”, que la machine doit traduire. Admettons qu’elle ait emmagasiné les équivalents suivants : “élever“, “soulever“, “rehausser“, “ôter“, “mettre sur pied“ etc. La machine demandera alors de choisir et rédacteur sera contraint d’éliminer par ce choix tout double sens de son texte. Ainsi, la machine gagne de l’influence sur la mise en œuvre du texte et par voie de conséquence sur le comportement ultérieur du rédacteur. L’important dans ce cas, c’est l’impératif de communicabilité dans le cadre d’un monde globalisé où quelque chose comme une machine à traduire paraît essentielle. Et ce qu’on élimine avec les ambivalences, les sens multiples d’un texte, ce sont les différences culturelles, les particularismes. De même, les rédacteurs ne pourront plus utiliser certains mots intraduisibles : leurs textes deviendront plats, univoques. Le moteur de recherche Google permet de rendre compte de l’état actuel [2010] des machines à traduire puisqu'il propose la traduction automatique de certaines pages en langue étrangère. Une petite expérience montre le chemin qui reste à parcourir pour atteindre une perfection improbable. Il y a quelques années, j’ai traduit le dernier essai du regretté penseur Dietmar Kamper (2001). Voici la version française du paragraphe final :


“Dans l’intervalle, on va chercher conseil à Hollywood. Il semble que l’imagination ardue des cinéastes, surtout dans le registre des films à catastrophes, est plus précise que les archives des services de renseignements et les informations de la presse. Durant toute cette période de réflexion et de commentaire, on a déjà essayé de repérer dans l’imagination humaine un précepte subtil en lieu et place d’une représentation de la réalité. Certains sont parvenus à une virtuosité dans les métaphores et les chiasmes, qui suggèrent de leur côté la conclusion improbable que la pensée humaine puisse se rendre maître des mots et des images, tout en acceptant le délire de départ. C’est ce que Friedrich Kittler a récemment montré dans une chevauchée forcenée à travers l’histoire mondiale. En épilogue à Nietzsche et Foucault, on peut y lire: “Le vieil effroi nous glace. Sur sa fière monture, Ben Laden se montre aux caméras de la presse. Debout dans des jeeps, les jeunes émirs d’Arabie auraient atterri voici peu d’années au Nord du Pakistan, où les écoles coraniques fleurissent, pour transposer sous les tentes, avec les contes et les nuages de poussière leur art médiéval de chasse aux oiseaux dans une actualité de haute technologie : les jeeps ont succédé aux chevaux, les charters aux chameaux; seul le faucon domestiqué et sa cible, un oiseau de proie nomade qui tourne dans le ciel de la steppe, restent vaillants jusque dans la mort. Nous oublions que les Croisés et les Sarrasins montaient les mêmes chevaux, avant que le vieux de la montagne ne lâche ses Assassins – haschischins et meurtriers en même temps – sur les deux à la fois.” (Frankfurter Allgemeine Zeitung du 5/10/2001: "Ceux pour qui le désert croît. Le nouveau terrorisme et ses nomades"). La couleur de la scène: lapis-lazuli. “

Cette version n’est certainement pas parfaite. Or la traduction automatique du texte allemand proposée par Google donne ceci :

“Au lieu de cela, on cherche à Hollywood Conseil. Il semble que les imaginations ausgekochten des réalisateurs, en particulier en direction de la catastrophe de films, précise que les archives des services de renseignements et les données de la presse. Pendant toute cette période, des réflexions et des commentaires, on a tenté, dans l’imagination humaine, une disposition subtile de l’image au lieu d’une fois à la réalité planétaire. Certains d’entre eux ont à la virtuosité des métaphores et Chia mis de Mata, qui viennent à leur tour venait à conclure, à la pensée humaine, le Seigneur et maître des mots et des images, avec le délire dans l’achat initial est pris. Friedrich Kittler, le Parforce dans une chevauchée de l’histoire à travers le monde récemment dans le pays. À la suite de Nietzsche et de Foucault est là, il est écrit: «Le vieil horreur se cache dans nos os. Ross se produit à haute bin Ladin devant les caméras de la presse. Maintient en jeep seront encore il ya quelques années, l’Arabie jeunes dans le nord du Pakistan émirs de son, là où aujourd’hui Les écoles coraniques fleurissent, sous des tentes, des contes et des nuages de poussière hochmittelalterliche leur art de chasser avec des oiseaux, dans le dernier cri de traduire Aujourd’hui: Jeeps ont remplacé les chevaux, les chameaux avions charters; gezähmte seulement le faucon et son objectif, un rapace nomades des steppes, le ciel, Todesmutig restent comme ils étaient. Nous oublions volontiers, et souvent, que les Croisés et les Sarrasins, les mêmes chevaux montés, avant que le Vieux de la montagne de ses assassins – mangeur de haschisch et de tueurs en même temps – précipité à tous les deux. ” (FAZ du 5.10.2001: «Ceux qui se développe le désert. Le nouveau terrorisme et ses nomades»). La couleur de la scène: Lapis.”