jeudi 12 avril 2018

« Le Procès » par Peter Panter (1926)

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Sous le pseudonyme de Peter Panter, Kurt Tucholsky (1890-1935) publie ses impressions de lecture  dans l'hebdomadaire  ("politique, culturel, économique") Die Weltbühne (1) un an après la parution du Procès. Voici le début de son article (je traduis) : 
Lorsque je pose le livre à la fois le plus puissant et le plus inquiétant de ces dernières années : « Le Procès » de Franz Kafka (paru aux éditions Die Schmiede en 1925), je ne peux que difficilement rendre compte des raisons de mon bouleversement. Qui parle ? Qu'est-ce que c'est ?
« Premier chapitre. Arrestation. Puis Mlle Bürstner. Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car il fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. » Voilà comment ça commence. Il s'agit d'un fonctionnaire de banque – et les deux envoyés du tribunal qui débarquent le matin dans sa chambre meublée veulent l'arrêter. Mais ils ne l'arrêtent pas le moins du monde. Autour d'une table de nuit, le « superviseur » lui fait subir un petit interrogatoire, puis il a le droit de se rendre à la banque. Il est libre. Je vous en prie, Monsieur, vous êtes libre... Le procès flotte.
Comme tous ceux qui commencent la lecture d'un livre, nous savons après vingt ou trente pages où il faut situer l'auteur ; ce que c'est ; comment ça fonctionne ; si c'est sérieux ou pas ; où, en somme, il faut classer un tel livre. Ici, tu ne sais rien. Tu tâtonnes dans le noir. Qu'est-ce que c'est ? Qui parle ?
Le procès est à flots, mais il n'est pas dit de quel procès il s'agit. L'homme est apparemment accusé d'un forfait, mais il n'est jamais dit de quel forfait. Ce n'est pas la justice terrestre – mais alors laquelle ? Une – juste ciel – qui soit allégorique ? L'auteur raconte, il raconte avec un calme inébranlable - je m’aperçois bientôt que ce ne sera pas allégorique – interprète donc, tu n’auras jamais fini d'interpréter. Non, je n'aurai jamais fini d’interpréter.
Joseph K. est convoqué à une audition – il y va. L'audition se passe dans d'étranges circonstances au cinquième étage d'un quartier de banlieue. On lit, on ne sait pas...
Et subrepticement l'idée s'incruste, s'impose, et voilà qu'il n'y a plus rien à freudiser, et les mots d'origine étrangère, savants, ampoulés ne nous sont plus d'aucun secours ...
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