jeudi 8 septembre 2016

Quelques mots sur la religion (2012)

Depuis la création du Faust par Goethe à la fin du 18e siècle (1), la question de Margarete (Marguerite) – la « Gretchenfrage » – est devenue une expression courante en pays de langue allemande. Margarete (Gretchen) la pose à Faust – l’intellectuel, le libre penseur – qui a jeté son dévolu sur la jeune femme. Pour parvenir à ses fins amoureuses, il a conclu un pacte avec Méphisto – le diable – à qui il a rétrocédé son âme en échange de la jeunesse, de la force, du pouvoir de séduction… Margarete lui demande donc : « Nun sag, wie hast du’s mit der Religion? » – « Dis-moi, que penses-tu donc de la religion ? » – Et d’ajouter, espiègle : « Du bist ein herzlich guter Mann, Allein ich glaub, du hältst nicht viel davon. » - « Tu es un homme au grand cœur, mais je crois que tu n’en penses pas grand-chose. » – Faust reste évasif, ne venait-il pas de renier Dieu en faisant alliance avec le diable. Il répond : « Laß das, mein Kind! Du fühlst, ich bin dir gut; Für meine Lieben ließ’ ich Leib und Blut, Will niemand sein Gefühl und seine Kirche rauben. » – « Laisse donc, mon enfant ! Tu sens que je te veux du bien ; Je donnerais mon corps et mon sang pour ceux qui me sont chers, Je n'entends voler ni le sentiment ni l’Église de personne. » Gretchen, qui ne s'en laisse pas conter, réplique avec fermeté : « Das ist nicht recht, man muß dran glauben. » – « Ce n’est pas bien, Il faut avoir la foi. » Et Faust, sans doute avec une pointe d’ironie : « Muß man? » – « Le faut-il ? »

La question, si ardemment débattue entre les deux amoureux, continue de se poser, d’une façon parfois insistante, aujourd’hui : Est-on obligé de croire ? Or, la version inquisitoire de la Gretchenfrage – et la légende du Dr. Faust est située à la fin du Moyen-âge (2) – possède une tradition sanglante que semblent vouloir raviver certains prêcheurs actuels.

Au sortir des Lumières européennes, le philosophe Nietzsche proclame la mort de Dieu. En vérité, il constate simplement que les Lumières ont eu « raison » de l’idée religieuse et que la Révolution Française a fini de l’achever dans le sang. Puis, deux autres coups fatals furent portés à la religion en Occident, le premier avec l’idée de communisme, promue par Marx et Engels, qui interprétèrent la religion comme une « superstructure » idéologique au service du pouvoir en place, et le second au début du 20e siècle avec l’interprétation psychanalytique des religions et des civilisations humaines. - Un contre-exemple radical à la manière agressive d'« envisager » la religion est l’Empire Romain où toutes les croyances eurent droit de cité. Et, au temps plus ancien encore de l’Empire Hellénique, la première chose que fit le grand Alexandre, lorsqu’il avait conquis un territoire, fut de rendre hommage aux divinités des vaincus.

On ne soulignera jamais assez que ces empires furent polythéistes. Les grands heurts « spirituels » ne se sont produits qu’avec les deux monothéismes de l’époque qui contestaient ce principe fondamental de la pluralité des cultes : le judaïsme – la « Guerre des Juifs contre les Romains », relatée par Flavius Josèphe au 1er siècle, fut extrêmement sanglante – et le christianisme naissant envers lequel les persécutions romaines, en particulier celles de Néron, furent également terribles. - L’existence des trois grands monothéismes – sans doute issus du culte d’Akhenaton dans l’ancienne Égypte (3) – pose une question philosophique et logique : S’il n’y a qu’un Dieu, pourquoi trois religions différentes s’en réclament-elles tout en revendiquant, chacune, l’universalité pour leur culte particulier, extériorisant leur « foi » à travers de multiples actes de guerre et de barbarie, qui jalonnent l’histoire des civilisations auxquelles elles appartiennent. - Cette inquiétante proximité avec la barbarie, qui atteint de nouveaux sommets dans le monde actuel, pourrait être comparée à la partie inconsciente – « impensée » – d’une autre proximité traditionnelle bien connue – et donc « consciente » – entre l’autorité religieuse, théologique, et le pouvoir étatique, politique, alliance critiquée dès 1670 (anonymement) par le philosophe Spinoza (4).