dimanche 1 mai 2016

Des Machines et des Hommes (2010)

On le redoutait depuis un certain temps. Mais cela promet d’être un peu différent de ce qui a été décrit par Orwell ou Huxley. Toujours est-il que les machines menacent à présent d’influer de façon significative et durable sur le comportement humain. Un exemple qui illustre ce fait : Tout traducteur est persuadé qu’aucune machine ne pourra jamais le remplacer. Or ce n’est pas tout à fait exact. Bien sûr, aucune machine ne pourra jamais traduire Baudelaire, Kleist ou Shakespeare dans une autre langue sans produire par endroits un charabia d’un comique sans nom. Mais admettons qu’il s’agisse de produire un texte destiné d’entrée de jeu à être traduit dans n’importe quelle autre langue. Lors de la rédaction, l’auteur sera en contact avec une machine qui interviendra à chaque difficulté ou ambivalence. Prenons par exemple le mot français “lever”, que la machine doit traduire. Admettons qu’elle ait emmagasiné les équivalents suivants : “élever“, “soulever“, “rehausser“, “ôter“, “mettre sur pied“ etc. La machine demandera alors de choisir et rédacteur sera contraint d’éliminer par ce choix tout double sens de son texte. Ainsi, la machine gagne de l’influence sur la mise en œuvre du texte et par voie de conséquence sur le comportement ultérieur du rédacteur. L’important dans ce cas, c’est l’impératif de communicabilité dans le cadre d’un monde globalisé où quelque chose comme une machine à traduire paraît essentielle. Et ce qu’on élimine avec les ambivalences, les sens multiples d’un texte, ce sont les différences culturelles, les particularismes. De même, les rédacteurs ne pourront plus utiliser certains mots intraduisibles : leurs textes deviendront plats, univoques. Le moteur de recherche Google permet de rendre compte de l’état actuel [2010] des machines à traduire puisqu'il propose la traduction automatique de certaines pages en langue étrangère. Une petite expérience montre le chemin qui reste à parcourir pour atteindre une perfection improbable. Il y a quelques années, j’ai traduit le dernier essai du regretté penseur Dietmar Kamper (2001). Voici la version française du paragraphe final :


“Dans l’intervalle, on va chercher conseil à Hollywood. Il semble que l’imagination ardue des cinéastes, surtout dans le registre des films à catastrophes, est plus précise que les archives des services de renseignements et les informations de la presse. Durant toute cette période de réflexion et de commentaire, on a déjà essayé de repérer dans l’imagination humaine un précepte subtil en lieu et place d’une représentation de la réalité. Certains sont parvenus à une virtuosité dans les métaphores et les chiasmes, qui suggèrent de leur côté la conclusion improbable que la pensée humaine puisse se rendre maître des mots et des images, tout en acceptant le délire de départ. C’est ce que Friedrich Kittler a récemment montré dans une chevauchée forcenée à travers l’histoire mondiale. En épilogue à Nietzsche et Foucault, on peut y lire: “Le vieil effroi nous glace. Sur sa fière monture, Ben Laden se montre aux caméras de la presse. Debout dans des jeeps, les jeunes émirs d’Arabie auraient atterri voici peu d’années au Nord du Pakistan, où les écoles coraniques fleurissent, pour transposer sous les tentes, avec les contes et les nuages de poussière leur art médiéval de chasse aux oiseaux dans une actualité de haute technologie : les jeeps ont succédé aux chevaux, les charters aux chameaux; seul le faucon domestiqué et sa cible, un oiseau de proie nomade qui tourne dans le ciel de la steppe, restent vaillants jusque dans la mort. Nous oublions que les Croisés et les Sarrasins montaient les mêmes chevaux, avant que le vieux de la montagne ne lâche ses Assassins – haschischins et meurtriers en même temps – sur les deux à la fois.” (Frankfurter Allgemeine Zeitung du 5/10/2001: "Ceux pour qui le désert croît. Le nouveau terrorisme et ses nomades"). La couleur de la scène: lapis-lazuli. “

Cette version n’est certainement pas parfaite. Or la traduction automatique du texte allemand proposée par Google donne ceci :

“Au lieu de cela, on cherche à Hollywood Conseil. Il semble que les imaginations ausgekochten des réalisateurs, en particulier en direction de la catastrophe de films, précise que les archives des services de renseignements et les données de la presse. Pendant toute cette période, des réflexions et des commentaires, on a tenté, dans l’imagination humaine, une disposition subtile de l’image au lieu d’une fois à la réalité planétaire. Certains d’entre eux ont à la virtuosité des métaphores et Chia mis de Mata, qui viennent à leur tour venait à conclure, à la pensée humaine, le Seigneur et maître des mots et des images, avec le délire dans l’achat initial est pris. Friedrich Kittler, le Parforce dans une chevauchée de l’histoire à travers le monde récemment dans le pays. À la suite de Nietzsche et de Foucault est là, il est écrit: «Le vieil horreur se cache dans nos os. Ross se produit à haute bin Ladin devant les caméras de la presse. Maintient en jeep seront encore il ya quelques années, l’Arabie jeunes dans le nord du Pakistan émirs de son, là où aujourd’hui Les écoles coraniques fleurissent, sous des tentes, des contes et des nuages de poussière hochmittelalterliche leur art de chasser avec des oiseaux, dans le dernier cri de traduire Aujourd’hui: Jeeps ont remplacé les chevaux, les chameaux avions charters; gezähmte seulement le faucon et son objectif, un rapace nomades des steppes, le ciel, Todesmutig restent comme ils étaient. Nous oublions volontiers, et souvent, que les Croisés et les Sarrasins, les mêmes chevaux montés, avant que le Vieux de la montagne de ses assassins – mangeur de haschisch et de tueurs en même temps – précipité à tous les deux. ” (FAZ du 5.10.2001: «Ceux qui se développe le désert. Le nouveau terrorisme et ses nomades»). La couleur de la scène: Lapis.” 


vendredi 1 janvier 2016

Deux fragments

 I


La pensée métaphysique exclut l’incarnation, ou bien lui réserve un traitement particulier. Exclu, le « corps » n’est déjà plus ce qu’il serait sans l’amputation de l’« esprit ». Même chose pour l’esprit – ou l’âme – qui garde la trace de l’amputation opérée par la pensée métaphysique : le corps – la douleur – y subsiste comme un « membre fantôme ».

Sans l’incarnation, nous ne pouvons pas nous penser comme « êtres de manque ». Or, toute notre pensée – jusque dans l’intentionnalité la plus abstraite – est marquée par ce manque qui réclame la satisfaction – l’accomplissement, la « réussite » – et qui est constamment menacé de frustration, hanté par l’« échec ». Ne mourant pas parfaits, la mort est notre échec final. Or, si la pensée métaphysique ignore la mort, elle ne peut pas non plus connaître la vie.

Illusion de la pensée psycho-somatique : elle vise l’union pratique – p. ex. : « médicale » – de l’esprit et du corps, alors qu’il s’agit de deux concepts « théoriques », issus du partage de l’âme – prétendument immortelle – et du corps « corruptible », momifié (« congelé »). Or, il faudrait tout reprendre à la base, reconnaître à la fois l’erreur et la nécessité civilisationnelle, historique, de cette séparation que l’on retrouve aussi dans la différence (ontologique) entre l’« idée » et le « phénomène », la « passion » et la « raison », la « sensibilité » et l’« entendement ». Il faudrait d’abord se demander si nous sommes capables de penser autrement : sans la césure, la scission, que l’on retrouve encore comme séparation entre l’« authentique » et l’« inauthentique », l’« être » et l’« apparence », le « savant » et le « vulgaire » …

Reprendre à la base, ce serait s’interroger sur la nature des outils dont dispose la pensée : les concepts ne sont rien en dehors du système de signes que l’on appelle une langue ; et il n’y a pas de langue universelle, il n’y a donc aucune validité absolue des concepts : les concepts sont temporaires ; et ils le sont doublement : synchroniquement dans la phrase, le paragraphe, le chapitre, le texte, le contexte, et diachroniquement comme objets philologiques, étymologiques, comme reliques d’une langue morte, comme survivants. Et ils sont « culturels » au même titre que la langue qui les véhicule. En ce sens, les concepts ont un côté « spatial » : ils limitent, délimitent un champ dans lequel ils peuvent, ou non, fonctionner. – Le concept n’inclut pas seulement sa ou ses significations, et leurs possibles analogies, ponts vers d’autres concepts, significations, analogies, mais ils excluent également tout ce qu’ils ne signifient en aucun cas : ainsi, le corps ne signifie en aucun cas l’esprit et inversement. Or, les concepts « corps » et « esprit » existent, alors qu’il n’existe aucun concept pour désigner l’unité primordiale que l’on doit supposer à l’origine de la « séparation de l’âme et du corps ».