vendredi 17 novembre 2017

L'idée de langue de travail (I)

Dans le cadre de réflexions sur la traduction et l'écriture en situation de bilinguisme, il me semble souhaitable de remplacer le concept statique de "langue maternelle" par la notion dynamique de "langue de travail" pour évaluer ces compétences. 
 
Né Teodor Józef Konrad Korzeniowski à Berditchev en Ukraine (Empire Russe) et Polonais d'origine, Josef Conrad a écrit ses récits en anglais après avoir été tenté par le français qui, pour sa part, a été choisi par l'Irlandais Samuel Beckett ou le Roumain Émile Cioran. Ainsi, un écrivain peut préférer une langue d'adoption à sa langue d'origine. Pour important, qu'il soit, le critère de la "langue maternelle" n'est donc pas suffisant pour évaluer le degré de maîtrise d'une langue vivante. Non actualisée, elle peut régresser ou même dépérir et une seconde langue passe alors au premier plan. En revanche, une pratique intense, ou même des événements exceptionnels, permettent certainement de réactiver une première langue apparemment "oubliée".

Dans les milieux de la traduction, beaucoup de professionnels estiment encore aujourd'hui qu'il faut être de "langue maternelle" pour travailler dans la "langue cible", ce qui est notamment absurde lorsque la traducteur est parfaitement bilingue, c'est-à-dire capable de rédiger des textes acceptables dans les deux langues. Or, même si le bilinguisme n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire, le nombre d'enfants bilingues tend à s'accroître actuellement avec les nouveaux moyens de communication, l'importante mobilité des gens et les unions entre personnes de langue différente, qui devraient en principe favoriser le plurilinguisme des générations futures.

Néanmoins, s'il est réellement bilingue, un traducteur - et a fortiori un écrivain -  aura sans doute toujours une préférence pour l'une des deux langues, qui n'est donc pas obligatoirement celle qu'il a apprise au cours de son enfance. On peut également supposer que les écrivains mentionnés plus haut n'auront pas perdu la maîtrise de leur langue natale, mais simplement choisi de travailler dans une langue différente. Dès lors, l'idée de "langue de travail" est pertinente pour décrire cette "migration linguistique", qui peut aller jusqu'à la maîtrise parfaite de la nouvelle langue et l'abandon plus ou moins définitif de la langue natale. - Dans le cas du traducteur, cette préférence a certainement aussi trait aux habitudes et aux automatismes qui, sur le plan de l'organisation cérébrale, peuvent être décrits en termes de plasticités neuronales. La pratique assidue de la langue de travail fait que les mots viennent plus facilement, que l'expression et le style sont plus assurés et actuels. Il va sans dire que la rapidité d'exécution entre également en jeu lorsqu'il faut travailler dans l'urgence.

À côté de la "préférence linguistique" - qui, bien souvent, est due aux circonstances et aux aléas de la vie -, il faut également considérer les phénomènes de "rejet" de la langue natale. Ce fut en particulier le cas de l'allemand que certaines personnes persécutées et contraintes à l'exil ou enfermées dans les camps ont refusé de parler après la fin de la terreur nazie. Une anecdote à ce propos  : un photographe originaire de Preßburg (aujourd'hui Bratislava) qui, après avoir sauté d'un train de marchandises, était venu s'installer à Paris où il tenait une petite boutique dans le 10e arrondissement, refusait obstinément de parler l'allemand et avait même francisé son nom. Or, dans les années 1980, à l'occasion de la rencontre avec une dame de la même origine, il s'était exprimé à la surprise générale dans un allemand correct avec un charmant accent austro-hongrois. Malgré tout, sa langue d'origine avait continué de vivre en lui.

On voit ici que la constitution de la langue de travail - qui, dans la grande majorité des cas, reste bien sûr la langue natale - est un phénomène complexe où interviennent des facteurs très divers, comme par exemple les moments affectifs, les conditions existentielles telles que la situation d'exil forcé ou volontaire, les rapports à la langue d'origine qui oscillent entre la conservation et le rejet. - Par ailleurs, il faut dire que le bilinguisme parfait ne présente pas seulement des avantages. En effet, des problèmes d'interférence d'une langue à l'autre peuvent survenir lorsqu'elles sont pratiquées simultanément au plus haut niveau. Et, dans la perspective d'une expression littéraire soutenue, le choix d'une langue de travail s'impose certainement dès l'adolescence, même si les enseignants ou les parents sont convaincus que ce n'est ni souhaitable ni nécessaire.


[à suivre]


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Le "triangle bilingue" de Wolfgang Hallet (1998) 

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