vendredi 22 décembre 2017

À propos de ma traduction du "Procès" de Franz Kafka (2017)

Náměstí Franze Kafky, Praha, 11/2017
(photo kaempfer)


Ma traduction du Procès de Franz Kafka est parue ce 8 novembre 2017 aux Éditions Écriture. -  Sans doute sera-t-il impossible d'échapper à cette question  : "Pourquoi donc avoir retraduit Kafka ?" Et, avec tout ce qu'elle peut sous-entendre - "voyons, Kaempfer : Vialatte, Lortholary, Goldschmidt...!" -, j'aurais certainement du mal à y apporter une réponse satisfaisante et me verrais contraint d'avouer que je ne connaissais même pas l'existence des traductions de Bernard Lortholary et de Georges-Arthur Goldschmidt lorsque je me suis mis au travail : en effet, je n'avais lu que quelques pages d'Alexandre Vialatte annotées par Claude David dans l'édition de La Pléiade au hasard d'une salle d'attente peu commune, où d'ailleurs l'idée m'est venue de retraduire Le Procès.

En creusant un peu la question, j'ai appris qu'Axel Mesme - un autre traducteur français de ce projet de roman - n'a pas non plus consulté les traductions existantes pour, semble-t-il, ne pas se laisser influencer. Du coup, je ne connais pas davantage la sienne que toutes les autres, si l'on excepte les quelques extraits découverts ces jours-ci dans le mémoire de maîtrise d'Anna Jell (Die französischen Übersetzungen von Kafkas "Prozess", Innsbruck University Press, 2012) qui compare à la manière d'un médecin-légiste les versions françaises du Procès proposées par les traducteurs mentionnés. - L'intitulé d'un blog de Pierre Assouline prend alors tout son sens : Faudra-t-il protéger Kafka des kafkaïens ? (ICI)

Si la traduction est par définition l'affaire des traducteurs, il me semble que l'exercice très spécial de la traduction littéraire requiert également à côté des compétences techniques, nombreuses et variées, des qualités d'écrivain ou, si l'on préfère, de styliste. Devant une telle exigence, des enquêtes comme celles d'Anna Jell - qui, dans le cas étudié, préfère résolument le littéral au littéraire (*) - ne nous sont pas d'une grande utilité, même si son travail n'est pas inintéressant par ailleurs. Or, il comporte tout de même un aspect extrêmement gênant, qui semble complètement échapper à cette critique. Car elle oublie une évidence : la  mission principale du traducteur littéraire étant de donner à lire une œuvre à un public qui n'est pas à même de comprendre et d'apprécier la version originale, ce public ne doit pas constamment avoir l'impression de lire une traduction ; comme tout amateur de littérature, il a droit au bien nommé "plaisir du texte", en particulier lorsque les livres sont signés par ceux que l'on a coutume d'appeler les "grands auteurs".

La difficulté consiste donc à respecter l'original tout en veillant à ne pas décevoir les attentes légitimes des lecteurs car, dans le cas présent, ils veulent découvrir l’œuvre de Kafka et non celle d'un traducteur qui serait plutôt appelé à s'effacer devant la puissance littéraire - et la renommée ! - du Procès. - Deux remarques à ce propos :

  • Même si comparaison n'est pas raison, je considère que le travail du traducteur littéraire ressemble un peu à celui d'un concertiste ou d'un acteur de théâtre : ces "interprètes" ne seraient rien sans le compositeur ou le dramaturge, mais inversement les œuvres de ceux-ci ne sauraient trouver leur public sans l'intervention de ceux-là. On objectera peut-être qu'une œuvre littéraire tient sans le secours de l'interprète. Certes, mais uniquement en version originale. En conséquence, on pourrait dire que l’interprétation dont il s'agit ici touche à l'incarnation, à la matérialisation d'une œuvre qui, autrement, resterait inaccessible et que la mission du traducteur littéraire consiste à faire vivre l'original sur une scène étrangère.

  • Lorsqu'on a un peu d'expérience et fréquenté divers auteurs ou rédacteurs, on est toujours émerveillé devant une écriture comme celle du Procès ; à quelques incohérences près, qui auraient été rectifiées si l'auteur avait préparé son manuscrit pour l'édition, tout est juste : les principaux éléments narratifs sont d'une logique implacable ; les descriptions sont vues et non empruntées ; les dialogues sont incisifs, moins "parlés" que pensés... L'ensemble est soutenu par une force littéraire hors du commun qui, pour employer une métaphore de Kafka, ne peut que porter le traducteur sur ses épaules.

Je dois ajouter que les difficultés à apporter une réponse satisfaisante à la question liminaire tiennent surtout à la nature de cette expérience, qui est et restera pour moi unique en son genre :  c'est - a posteriori - une raison suffisante pour avoir entrepris une traduction qui - a priori - n'avait aucune chance d'être publiée. Mais bien entendu, la question recèle également un sens moins personnel : quel est donc l’intérêt d'une nouvelle version française du Procès et en quoi se distingue-t-elle des nombreuses traductions existantes ? - Or, je ne vais pas me mettre à jouer les légistes à mon tour pour promouvoir mon travail en disséquant celui des autres. J'ai simplement recherché le face à face avec l'un des génies de la littérature moderne, qui - à côté de l'ignorance des autres versions françaises  - réclamait également la mise hors circuit des innombrables interprétations de l’œuvre de Kafka. Et si l'objectif était de transmettre un peu de cette puissance littéraire - et donc du plaisir de lecture - au public francophone, il ne m'appartient certainement pas de spéculer sur la réussite de l'entreprise.


Stefan Kaempfer

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Note

(*) À titre d'exemple, voici un passage du texte d'Anna Jell (op. cit., p. 109), où il apparaît clairement que dans son esprit la "fidélité" à l’œuvre réside avant tout dans la littéralité par opposition à la littérarité de la traduction ; d'ailleurs, je ne sais pas si sa connaissance du français est suffisante pour apprécier la valeur littéraire - ou pour déceler les lourdeurs stylistiques - des traductions qu'elle compare :
Der Mann vom Lande bittet in Kafkas Werk um Eintritt in das Gesetz. In Vialattes Version wird der Satzteil mit „demander la permission de pénétrer“ (er bittet um die Erlaubnis einzutreten) übersetzt, er unterschlägt das Gesetz gänzlich. Hier greift David ein und ergänzt Vialattes Übersetzung um „dans la Loi“. Lortholary entscheidet sich für folgende Lösung: „solliciter accès à la Loi“ (er ersucht um Einlass zum Gesetz). Auch Nesme verwendet das Verb „solliciter“, jedoch unterschlägt auch er den Begriff „Gesetz“ gänzlich und beschränkt sich auf die Formulierung „solliciter l’entrée“. Einmal mehr wählt Goldschmidt jene Variante, die dem Text am nächsten ist – „demander l’entrée dans la Loi“ ist die wörtliche Übersetzung der von Kafka gewählten Wendung.

https://www.facebook.com/SpolecnostFranzeKafkyPraha/

Na podzim se u nás zastavil Stefan Kaempfer, překladatel žijící v Berlíně. Tento týden nám od něj přišel jeho nový francouzský překlad Kafkova Procesu, který věnoval do naší knihovny i s milým vzkazem. Velice děkujeme a přejeme mnoho úspěchů!

 Společnost Franze Kafky, The Franz Kafka Society of Prague - Facebook, 22 décembre 2017


http://www.editionsecriture.com/livre/le-proces/

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