samedi 12 octobre 2013

A propos d'un changement de paradigme

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Voici quelques réflexions avec, pour point de départ, la question de l'utilité de cette espèce d'écriture pratiquée, ici comme ailleurs, par d'innombrables anonymes et parfaits inconnus, dont moi-même, dans le cadre des nouvelles agoras électroniques appelées blogs (weblogs) : même si les censures commencent à se faire plus insidieuses, pressantes, on peut encore parler de liberté d'expression, du moins dans nos pays dits démocratiques, où ce droit est ancré dans la Constitution...


Les pays totalitaires n'accordent pas la liberté de parole à leurs citoyens, qui doivent trouver d'autres moyens pour communiquer leur opposition à l'ordre établi ou à l'idéologie dominante. Le dramaturge Bertolt Brecht
(1898-1956), qui a pourtant lui-même choisi un pays en voie de "totalitarisation" (la RDA) pour y finir ses jours, utilisa naguère l'expression de "langage d'esclaves" (Sklavensprache) pour décrire une façon de coder les messages qui deviennent obscurs pour le pouvoir tout en restant intelligibles pour les camarades.






Ce codage et la nécessité de rendre en apparence inintelligibles les messages subversifs ont produit et produisent encore un certain nombre d’œuvres intéressantes (romans, théâtre, essais)...

Mais qu'en est-il ici et maintenant, où l'on peut dire tout et son contraire, tout et n'importe quoi, pourvu que l'on ne diffame personne, que l'on n'appelle pas à la haine ou à la violence, et que l'on s'exprime correctement ? Quel serait le message subversif, qu'il est - ici et maintenant - permis d'exprimer en clair ?

Il est en tout cas permis de penser ce paradoxe : nous vivons une sorte de terrorisme économique, car depuis 40 ans (1973 très exactement) le chômage ne cesse d'augmenter, les États sont pris dans l'étau d'une dette et d'une crise sans doute (du moins en partie) artificielles qui génèrent une réduction drastique des services publics et des avantages sociaux conquis un siècle durant de haute lutte, nous vivons donc dans une sorte de totalitarisme très nouveau ("ultra-moderne") où il est pourtant possible de s'exprimer librement !

C'est d'ailleurs le seul alibi qui reste à nos sociétés ultra-libérales pour ne pas être taxées de totalitaires : la "liberté"...

Souvenez-vous : quelle liberté que de circuler en voiture où bon vous semble... de téléphoner à tout le monde d'un peu partout...


Or, à la campagne la voiture est devenu une contrainte, puisque les petites gares et lignes de bus ont été fermées les unes après les autres. Et le téléphone mobile vous oblige, en bon professionnel que vous êtes (si vous avez l'immense privilège d'avoir un job), d'être joignable n'importe quand, n'importe où...

Mais, demanderez-vous peut-être, quel rapport avec la liberté d'expression et les blogs ? - Ma réponse provisoire serait celle-ci : devant l'énorme masse de messages nés de cette liberté d'expression à l'ère de la globalisation digitale (en français : "mondialisation numérique"), plus personne - pas même les services à la pointe de la technologie - ne saurait séparer l'important de l'accessoire, le grain de l'ivraie et tout ce que vous voudrez. Autrement dit, dans ce chaos de paroles, dans cette immense cacophonie planétaire, je vous défie de passer n'importe quel message, qu'il soit d'ailleurs subversif ou tout simplement sensé, si vous faites partie de ce milliard de scribouillards anonymes (et probablement même si vous vous êtes "fait un nom"). Dans ce brouhaha global, que les experts en communication surnomment le "bruit", il ne serait tout simplement pas entendu : une façon très astucieuse de réduire tout le monde au silence par une gigantesque overdose de parole au nom de la liberté d'expression !


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Je prolonge ce qui précède avec ce que l'on pourrait appeler la "totalitarisation" de notre monde en voie de "globalisation" : Ce n'est pas jouer sur les mots que de remarquer une affinité de sens entre le terme de globalisation - qui désigne un processus menant vers une "globalité" encore peu définie par les divers analystes - et ce néologisme de totalitarisation qui sous-entend lui aussi un processus menant vers une "totalité", dont on peut craindre le caractère totalitaire. Or, le totalitarisme, défini alors comme l'état final du monde actuel, ne ressemblerait sans doute pas à ce que l'on a pu connaître (ou que l'on connaît encore) : un régime autoritaire immédiatement identifiable au bruit des bottes, aux chants militaires et aux roulements de tambour, à l'idéologie et au symbolisme régressifs, archaïsants, à l'image de cette Invention of Tradition, pointée par l'historien anglais Eric Hobsbawm (1917-2012), à laquelle on pourrait assimiler ces mythes germaniques prétendument fondateurs d'un "Empire millénaire", cousus de toutes pièces par les idéologues nazis.



Non, le totalitarisme qui semble pointer son nez sera certainement bien plus subtil car il se draperait de "démocratie" et de "liberté d'expression". Si cette dernière peut être mise à mal par un "overkill" de parole, qu'en est-il de la démocratie ? 

Depuis un certain temps, l'électeur - s'il est pragmatique ou tout simplement réaliste - n'a le choix qu'entre trois options : la "Droite" (Republicans, Tories, "Conservateurs", "Libéraux") et la "Gauche" (Democrats, Labour Party, "Progressistes", "Sociaux-Démocrates") ou encore l'abstention ! - Les fameux "extrêmes" refusent d'office toute alliance, les uns avec la droite, les autres avec la gauche dites "parlementaires". Indépendamment du programme qu'ils proposent - bien souvent complètement irréaliste au sein du système dans lequel nous sommes tenus d'exister - la voix que d'aucuns seraient tentés de leur accorder est perdue d'avance puisque ces partis extrémistes ne pourraient accéder au pouvoir qu'en formant des coalitions, de facto et a priori impossibles.



Évidemment, l'espoir des uns et des autres est - à tort ou à raison - de faire sauter le cadre du monde, de la société qui nous sont imposés : Or, pour beaucoup, cet espoir devrait avoir vécu puisque l'Histoire récente nous a apporté les catastrophes des guerres mondiales (entre 60 et 80 millions de morts pour la dernière, dont la responsabilité est à porter au crédit des fascistes allemands), les camps d'extermination et les goulags, la faillite de l'idée de communisme mise à mort non seulement par des dictateurs sanguinaires mais par une armada de fonctionnaires.

Pour les plus perspicaces d'entre nous, le "degré zéro de l'Histoire", prôné par toutes les "révolutions" de l'ère moderne, est une utopie meurtrière et doit être évitée au possible à l'avenir : Car ce sont les hommes, ces mêmes Sapiens dont le cerveau ne s'est pas véritablement modifié depuis des dizaines de milliers d'années, qui font les révolutions et, surtout, les révolutions doivent faire avec les hommes, leurs automatismes de répétition, leurs pulsions mal maîtrisées, leurs moralités poreuses, leurs égoïsmes maladifs etc. etc.



Devant, d'une part, la faillite des idéologies révolutionnaires et, de l'autre, les terribles enseignements de l'Histoire récente, la seule alternative reste le vote pour l'un des deux grands courants démocratiques ou le désintérêt pour la politique et l'abstention. Or, si l'on considère que la frontière entre la droite et la gauche est de plus en plus floue, au moins depuis les "grandes coalitions" (CDU/SPD) en Allemagne et les politiques éminemment libérales - ou si l'on préfère : "capitalistes" -  des soi-disant sociaux-démocrates Blair et Schröder, le choix démocratique et donc la Démocratie elle-même sont mis à mal. - En effet, on se rend de plus en plus compte que nous sommes gouvernés par des personnages - des éminences grises - pour lesquels nous n'avons pas voté : ceux qui détiennent le pouvoir économique, les financiers, golden boys & girls, capitaines d'industrie, agences de notation, grands groupes internationaux, holdings etc. etc.

Mais alors, la Démocratie n'aura-t-elle été qu'une grande illusion, ou du moins : le serait-elle devenue ? N'aurait-elle à présent, comme son pendant nécessaire, la liberté d'expression, qu'une fonction idéologique, tel un beau paravent, installé pour masquer les véritables rapports de force et de pouvoir ? Et s'il en était ainsi, un article argumenté et sérieux véhiculant un tel message aurait-il encore une chance d'être lu, discuté, développé au milieu de ces millions d'autres messages écrits chaque jour dans le monde ? - On se le demande...

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S'il est vrai que la liberté d'expression et la démocratie ne sont plus que des coquilles vides, que dire de la société de contrôle et de surveillance qui, parfois de façon insidieuse, semble progressivement se mettre en place, notamment avec des nouvelles sociétés comme Google (Street View, Glass etc.) ou Facebook, mais également par intermédiaire des États traditionnels avec leurs services de surveillance des données électroniques (NSA, DST, BND etc.) ou encore la prolifération de la vidéo-surveillance publique et privée, fixe et mobile ?



La vraie question est celle-ci : vers quelle forme de société évoluons-nous ? Et surtout : avons-nous encore une quelconque influence sur le cours des choses, qui semble de plus en plus inéluctable ?

L'exemple désormais classique est celui de la destruction de la nature et des espèces, ou encore celui du dérèglement climatique. En effet, personne, aucun passant que vous pouvez interroger dans la rue, ne souhaiterait la désertification de la planète, le déboisement des forêts primitives, la disparition des peuples naturels et des espèces animales ou végétales, la fonte des glaces polaires. Vraiment personne !

Or, ce consensus planétaire, qui relève de l'évidence, est absolument impossible à faire valoir. Le terrorisme économique développe un tel pouvoir de nuisance qu'aucune autorité politique ou morale, aucun mouvement d'opinion n'est à même de s'y opposer.

L'autre exemple est celui de la spéculation financière : malgré le désastre planétaire de cette nouvelle "crise" dont nous semblons avoir évité - pour l'instant et pour l'instant seulement - les pires effets, aucune mesure décisive n'a pu être prise et les spéculateurs continuent allègrement de jouer à la roulette russe en risquant - non pas leur propre tête - mais une catastrophe telle que la planète pourrait être mise à feu et à sang par des centaines de millions d'affamés qui se rueraient sur les dépôts de nourriture pour trouver de quoi survivre avec leurs enfants...


Ainsi, l'évolution réelle des choses semble montrer que rien ne pourra s'opposer à la force destructrice de ce terrorisme économique qui prime sur tout bon sens, sur toute "humanité"...

Parallèlement - peu à peu, plus ou moins discrètement - un monde de contrôle et de surveillance se met en place dont, contrairement au cauchemar d'Orwell, nous sommes les principaux acteurs, volontaires et consentants, avec nos "smartphones", nos "Google glasses", notre compte Facebook, nos messageries électroniques, etc.

L'un des livres du philosophe et sociologue Herbert Marcuse (1898-1979) - L'Homme Unidimensionnel (One-Dimensional Man: Studies in the Ideology of Advanced Industrial Society, Boston, Beacon, 1964) - pose le problème dès les années soixante : jadis et naguère, la relation de l'homme à l'autorité fut bidimensionnelle, puisqu'elle était vécue comme une instance extérieure (un) à laquelle on pouvait se soumettre ou s'opposer (deux). Or, selon l'hypothèse de Marcuse, l'autorité, la surveillance, le contrôle sont à présent intériorisés pour être exercés par celui-là même qui, auparavant, avait l'alternative de s'y soumettre ou de s'y opposer. Ainsi, toute opposition à l'autorité est devenue impossible puisqu'il faudrait alors s'opposer à soi-même, ce que les principes d'identité et de cohérence, la logique même du sujet interdisent.




Etant donné l'énorme masse d'informations et d'individus à "traiter", la société de surveillance et de contrôle vers laquelle nous tendons ne pourra fonctionner que de cette même manière : pour parler crûment, il faut que nous devenions nos propres chiens de garde. - Et voilà que nous achetons déjà à prix d'or tout ce beau matériel qui servira à nous contrôler, que nous prenons des abonnements "fixes" et "mobiles", "numérisons" toutes nos données et "publions" nos informations personnelles. Même la caméra et le microphone sont déjà installés sur notre ordinateur. Avec nos GPS, téléphones mobiles, achats en ligne, recherches et préférences, nous sommes devenus "traçables", mais surtout - tel un paranoïaque en crise - nous avons tendance à croire que l'on s'intéresse à nous alors que - tel un désert - l'indifférence grandit. Et devant cette surveillance imaginaire qui, certes, comporte un volet réel, nous nous tenons, comme on dit, à carreau, nous coupons tout ce qui dépasse, nous respectons les règles, nous nous "conformons"...



C'est, j'en conviens, une vision pessimiste de l'avenir et, en fait, il suffirait que nous fassions une seule chose pour redevenir invisibles : débrancher notre matériel une bonne fois pour toutes. N'empêche : tout autour de nous, les gens resteront "branchés" car, dépendants du GPS, ils auront perdu le sens de l'orientation ; sans portables, ils ne pourront plus accéder aux mille services qui existeront seulement "en ligne", contacter leurs relations dématérialisées et distantes ou être "joignables" par leurs employeurs ; sans leurs cartes - elles aussi des éléments importants de contrôle et de surveillance - ils ne pourront plus rien acheter dans un monde où tout passe par le commutateur universel qu'est l'argent...



Il faudra donc être fort et courageux pour s'extraire de ce "Meilleur des Mondes" et disparaitre dans la Nature. Non ?

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Précédemment, un tableau bien pessimiste a été esquissé d'une future société "globalisée" en voie de "totalitarisation" où la liberté d'expression et la démocratie ne seraient que de façade, où le contrôle et la surveillance des citoyens s'exerceraient avec leur consentement puisqu'ils auraient intériorisé l'autorité, par exemple en croyant à la toute-puissance de l'instance de contrôle à laquelle ils penseraient ne rien pouvoir cacher...




Dans ce cadre, il faut noter une évolution plutôt inquiétante avec les recherches sur ce que l'on pourrait appeler "l'interface bio-technologique", c'est-à-dire un dispositif permettant de connecter et de faire interagir le cerveau humain - ou plus généralement le corps vivant - avec les machines et notamment les ordinateurs de toute sorte : cette interface est en chantier depuis longtemps déjà, sous le couvert - comme si souvent - de la recherche médicale, de l'assistance aux malades et aux "handicapés", qu'ils aient des déficiences moteurs (paralysies) ou sensorielles ("non-voyants", "mal-entendants" etc.).

Un problème connexe est celui de "l'identification" sans faille des "individus" : les criminalistes disposaient jusqu'alors des photos d'identité et des empreintes digitales, deux avancées significatives dans la constitution de la police dite "scientifique". Ces deux éléments d'identification sont d'ailleurs aujourd'hui digitalisées pour figurer sur la "fiche biométrique" des citoyens. Il y a fort à parier que l'on y ajoutera dans quelque temps et sous les prétextes les plus divers - lutte contre la hausse de la criminalité, contre le "fléau du terrorisme" etc. etc. - notre "empreinte génétique". Ainsi, nous serons repérables, traçables, n'importe où, n'importe quand, quoi que nous fassions et quelles que soient nos intentions.



Un autre problème, qui a été soulevé, est le caractère inéluctable de l'évolution des sociétés humaines, en d'autres termes : nous n'avons, individuellement ou collectivement, aucun moyen de nous opposer à la "marche de l'Histoire" sous le signe du "progrès". Car, que faisons-nous ? Nous inventons toujours de nouveaux dispositifs technologiques, faisons toujours de nouvelles découvertes scientifiques. Or, si nous sommes les êtres les plus intelligents de la planète, nous sommes également les plus stupides : aucun animal ne commettrait certains de nos actes délirants, aucune "bête" n'irait autant contre sa nature. - Autrement dit : le problème, ce ne sont pas les prouesses technologiques, les merveilles scientifiques dont nous sommes capables, mais certaines de leurs applications qui touchent à la bêtise la plus abyssale, à la barbarie la plus monstrueuse...



Selon une thèse de Dietmar Kamper (et al.), ce sont les civilisations humaines, et elles seules, qui génèrent la barbarie. Ainsi, la théorie d'une barbarie des origines, sur laquelle la civilisation aurait triomphé pour le bien d'une humanité "éclairée", n'est qu'une légende, probablement fabriquée de toutes pièces à des fins idéologiques. Car, comment expliquer le surgissement de la barbarie la plus "immonde" au pays de Bach et de Beethoven, de Goethe et de Schiller ? N'y-a-t-il donc pas, au sein des "grandes cultures", comme dans la Vienne fin-de-siècle de Freud, Schnitzler, Wittgenstein, Zweig et d'autres, qui sur l'initiative de l'empereur sénile François-Joseph fut en grande partie responsable de cette boucherie industrielle de la Première guerre mondiale, une faille, une béance qui laisse s'échapper, à chaque "crise", des démons assoiffés de sang et les instincts les plus vils ?

En somme, si l'on considère l'ensemble de l'Hist0ire, l'homme ne serait-il pas un massacreur congénital que rien - et surtout pas cette pauvre chape culturelle, ce fragile vernis civilisationnel - ne saurait empêcher d'être ce qu'il est : un exterminateur ?



Dans ces conditions, il est bien difficile d'avoir une vision sereine de l'avenir, quand on y ajoute l'attitude égoïste du "single" occidental contemporain, résumée avec cette terrible formule : "après moi, le déluge". - Sans oublier l'indifférence croissante qui formate nos existences, la solitude dans les villes, l'isolement des campagnes, la dégradation des services publics, la déliquescence de la famille, désorientante voire anxiogène pour les enfants et mortifère pour les anciens...

Pour conclure provisoirement, et sans vouloir fermer la discussion, je répète cet axiome difficile à contester : Face à l'évolution des choses et des civilisations humaines, qui semblent suivre un cours quasi autonome et inéluctable, les hommes de bonne volonté sont pour ainsi dire impuissants puisqu'ils semblent incapables de mettre fin à la destruction de la Nature et des espèces, aux guerres et aux massacres, aux spéculations et au terrorisme économique, à la pauvreté et à la famine etc. - L'économiste suisse Jean Ziegler a dit dans une interview (que je cite de mémoire) : "La planète peut nourrir 9 milliards de personnes, alors : chaque enfant qui meurt de faim, c'est un meurtre !"


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Avec les éléments de réflexion qui précèdent on peut se demander si nous ne nous trouvons pas face à ce que les experts en la matière (anthropologues, sociologues, philosophes etc.) appellent un "changement de paradigme".



Voici ce que nous apprend l'encyclopédie Wikipédia :
Le mot paradigme tient son origine du mot grec ancien παράδειγμα / paradeïgma qui signifie « modèle » ou « exemple ». Ce mot lui-même vient de παραδεικνύναι / paradeiknunaï qui signifie « montrer », « comparer », construit sur δείκνυμι / deiknumi désigner. Le terme grec et ce qu'il signifie est central dans le Timée de Platon.

Plus près de nous, il faut mentionner le concept allemand de Weltanschauung communément traduit par "vision du monde".  Pris au plan d'une civilisation donnée (et non plus dans une perspective individuelle), c'est-à-dire au niveau de ce que les philosophes appellent l'intersubjectivité, on pourrait parler de la "paradigmatique" ou vision du monde collective propre à une civilisation donnée.




A l'ère de la "globalisation" ("mondialisation"), il paraît évident que les idéologues d'un possible "nouvel ordre mondial" cherchent à faire table rase des conceptions du passé. Pour comprendre ce qui se passe ici, il faut sans doute faire la différence entre "civilisation" et "culture" : si cette première, notamment illustrée par le modèle de la civilisation romaine, se distingue en particulier par les avancées technologiques (comme les aqueducs, thermes, routes des Romains), les cultures ont quelque chose d'irréductible, comme une langue, un système de pensée, une esthétique et surtout une éthique donnés qui ne sont pas entièrement "convertibles" (traduisibles) dans les termes d'une autre culture. Ainsi, civilisation et culture s'opposeraient comme le général s'oppose au particulier ou, plus concrètement, un empire ou une "nation" de nature hétéroclite, composite à une région, un peuple plus ou moins homogène, autarcique.

Cette différenciation est certes difficile à mener, mais il semble que toute formation d'empire, de "grandes nations", tend à niveler ou à effacer les différences culturelles qui peuvent exister entre les peuples appelés, bon gré mal gré, à s'y intégrer. La civilisation romaine, polythéiste, avait deux avantages sur d'autres : d'une part toutes les religions - sauf celles qui, en n'admettant qu'un seul Dieu, allaient à l'encontre du principe même de polythéisme - étaient tolérées, d'autre part tout "étranger" pouvait en principe (bien que souvent difficilement) accéder à la citoyenneté romaine.



Qu'en est-il aujourd'hui ? Les "nouvelles technologies" sont là pour fournir le "ciment" d'une civilisation à caractère planétaire ("global"). Ce qui semble devoir céder le pas, c'est d'abord l’État social : apatride, la "nouvelle économie" ne connaît plus de frontières et ne paye donc pas (ou si peu) d'impôts, ignore les législations sur le travail, préfère les "free lancers" et les "intérimaires" aux employés, les "CDD" aux "CDI" et, en qualité de main d’œuvre, les "stagiaires" aux professionnels confirmés.

À propos de la Louve de Rome : Homo homini lupus est ! - D'ailleurs, on peut noter un changement qualitatif entre l'économie libérale classique et la nouvelle économie "ultra-libérale" où vraiment "tout est permis" (anything goes).




Ce changement qualitatif, qui appelle l'hypothèse d'un changement de paradigme, se présente d'abord comme une accumulation de modifications quantitatives. Un bel exemple, certes anecdotique, d'une telle "mutation" est celui de la calvitie ; une personne perd d'abord quelques cheveux, puis d'autres et encore d'autres : à partir de quel moment la qualifiera-t-on de "chauve" ?

Il faut se rendre à l'évidence : s'il ne se passe pas un événement extraordinaire, dont l'Histoire a le secret, l’État social de type occidental a sans doute vécu. En soi, cette disparition progressive constitue déjà un changement de paradigme radical. Or, les tenants du pouvoir (économique) n'ont absolument pas intérêt à ce qu'il disparaisse complètement, comme ils n'ont pas non plus intérêt à ce que cesse la "crise" (qui fête sa quarantaine cette année). Cette crise, dont le caractère artificiel saute aux yeux, fournit une main d’œuvre docile et ce qui reste de l’État social, sous perfusion à cause de la fameuse "dette", joue les garde-fous, afin que les laissés pour compte ne viennent pas "troubler l'ordre public".


Mais alors quid de la nouvelle idéologie, de la nouvelle éthique, du nouveau système de pensée, bref de la nouvelle vision du monde, des nouveaux paradigmes qui "expliquent" ("rationalisent") cet état des choses ?

On ne saurait donner de réponse satisfaisante dans le cadre présent, mais un élément a été pointé par le philosophe Jacques Poulain, dont l'un des livres porte ce titre éloquent : "L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale" (Paris, L'Harmattan, 1991) [compte-rendu de S. Breton, PDF]. Si cet auteur s'intéresse en particulier à la pragmatique comme discipline linguistique, et notamment aux effets de langage visant à obtenir un "acte" de l'interlocuteur, on peut tout à fait (et avec l'expresse approbation de Jacques Poulain) extrapoler cette formule de l'expérimentation totale : les OGM, pour prendre cet exemple d'actualité, sont en principe "bénéfiques" lorsqu'ils permettent de ne pas ou de moins appliquer d'insecticides et d'autres poisons sur les plantes "modifiées". Mais on ne sait rien des possibles "effets indésirables", de l'influence peut-être néfaste de ces nouvelles plantes sur l'environnement dans lequel elles sont implantées ou les organismes qui les ingèrent. Ce qui se passe dans ce domaine et dans bien d'autres, c'est que l'expérience scientifique a quitté les murs du laboratoire : elle ne se fait plus exclusivement in vitro, mais avec prédilection, en prenant parfois d'énormes risques, in vivo.


Or, si l'on cherche une nouvelle "idéologie", elle pourrait bien se trouver du côté des sciences expérimentales, dont on constate le formidable essor depuis une centaine d'années. En 1913, le philosophe et mathématicien Edmund Husserl a encore pu critiquer cette manière des sciences empiriques qui consiste à injecter des concepts aprioriques dans l'expérience, qu'elle retrouve à la fin comme si rien ne s'était passé. Un exemple au hasard : un expérimentateur veut savoir si tel animal éprouve des "émotions" ; il va établir un certain nombre de consignes, construire un dispositif, mettre l'animal testé dans une situation où il est censé éprouver des "émotions" (ou pas), puis il conclura l'expérience par un "oui", un "non", ou bien un résultat exprimé en termes de quantités ("statistique"). A aucun moment, le concept même d'émotion n'aura été mis en question ou simplement interrogé.



Allons plus loin : si l'apparition de l'empirisme en philosophie accompagne l'attitude contraire, que l'histoire des idées nomme l'idéalisme transcendantal (Descartes, Kant et al.), cet universalisme "absolutiste" s'est pour ainsi dire "auto-détruit" avec sa réduction à l'absurde dans la philosophie de Hegel. Ensuite, des penseurs comme Nietzsche, Kierkegaard, Heidegger ont occupé la place vacante, puis la Philosophie elle-même s'est "décomposée" en une multitude de nouvelles disciplines (psychanalyse, sociologie, ethnologie, linguistique, anthropologie etc.). Restent deux domaines qui n'ont cessé de prospérer : la logique formelle et l'empirisme.

A lire les auteurs anglo-saxons contemporains qui revendiquent toujours, explicitement ou plus implicitement, le titre de philosophe (comme Dennett, Searle, Baars et al.), l'un (l'empirisme) ne va pas sans l'autre (la logique formelle), mais surtout : s'il ne doit jamais receler de contradiction interne, tout modèle ("paradigme") doit pouvoir être quantifiable dans et par l'expérience, avec notamment l'essai de falsification expérimentale du modèle,  comme seule méthode de validation (ou d'invalidation) d'une théorie.




C'est dans cette scientificité - expérimentale et quantificatrice - pour l'instant toujours tributaire de la logique formelle d'essence binaire (V/ F - 0/1), qu'il faudrait peut-être chercher les rudiments d'une nouvelle idéologie "globalisée", absolument compatible, par son caractère d'expérimentation totale, avec le Anything Goes de l'économie libérale. S'ajoutent les nouveaux standards de cette dernière, touchant au marketing, à la publicité toujours plus recherchée et "osée", où l'on peut repérer les éléments formels d'une nouvelle esthétique, par ailleurs complètement prise dans les possibilités infinies de l’imagerie artificielle, où la définition classique de l'art comme mimesis (imitation) côtoie l'onirisme le plus fantasmagorique. - Dans ce contexte, nous assistons au triomphe de la marchandise qui réclame toujours plus de "nouveauté", d'innovations, et qui s'accompagne d'une désorientation croissante des "consommateurs", à l'image de ces supermarchés qui ne cessent de déplacer leurs produits pour que le client, en les cherchant, passe devant le plus de rayons possibles. Car, ici aussi, on expérimente : on trace les parcours du consommateur, on étudie la direction de son regard, on analyse son "comportement d'achat".

De nombreux domaines de réflexion s'ouvrent ici, à propos d'un monde où tout est devenu reproductible, comme l'a déjà souligné Walter Benjamin (1935/55), où tout est quantifiable, notamment grâce à ce "commutateur universel" qu'est l'argent.

Et sans pouvoir y répondre, je repose cette question pour moi essentielle : Où allons-nous ? - A quoi, du fond de la grotte, une voix caverneuse répond : Aucune idée
! - Ce qui est le cas de le dire...






SK, Août 2013


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