mercredi 10 juin 2015

"Breaking Bad" - Rudiments d'analyse

L'analyse d'une œuvre à suspense comme la série Breaking Bad (1) doit en principe tenir compte de ceux qui ne la connaissent pas et ne révéler ni le dénouement ni les rebondissements du scénario. Par son caractère lacunaire, allusif, elliptique, elle différera donc forcément de celles qui se pratiquent couramment dans les écoles où l'œuvre discutée est en général connue de tous. Ainsi, l'interprétation qui entend préserver le suspense restera toujours imparfaite aux yeux des spécialistes, mais risque également d'être boycottée par les novices qui voudraient aborder l'œuvre sans idées préconçues.

Devant ce dilemme, je voudrais commencer par quelques impressions personnelles :

Dans l'ensemble et notamment depuis la deuxième saison jusqu'à la fin, cette série est incroyablement bien réalisée et mérite sans conteste la place qui lui est presque unanimement attribuée parmi les meilleurs produits du genre. Cette excellence se retrouve à peu près dans tous les compartiments : la narration, la dramaturgie et les dialogues originaux, le casting et le jeu des acteurs, le choix des lieux de tournage et des décors, l'image et le son superbement travaillés, sans oublier la musique qui amplifie parfois remarquablement bien les différentes situations. Le montage des séquences, qui se terminent presque toujours sur un fondu au noir souvent abrupt, donne une unité paradoxale à l'ensemble puisque ses coupures ou ruptures sont ainsi soulignées tandis que la systématisation du procédé lui imprime une régularité. Il faut également insister sur le suspense qui – avec quelques longueurs, situations d'attente ou remplissages inévitables – est maintenu tout au long des quelque 50 heures de spectacle. Enfin, on ne peut pas ne pas mentionner une sensation d'étouffement provoquée par un univers étrangement clos, apparemment sans issue, de plus en plus pervers, qui contraste singulièrement avec la beauté et les grands espaces des paysages désertiques du Nouveau Mexique.

Voici à présent l'inventaire des personnages principaux :
– Walter « Walt » White alias « Heisenberg », chimiste, sa femme Skyler, et leurs enfants,
– Henry « Hank » Schrader, officier des stups (« DEA »), et sa femme Marie, sœur de Skyler,
– Jesse Pinkman, partenaire de Mr. White,
– Saul Goodman, avocat véreux, au service de Mr. White,
– Gustavo « Gus » Fring, chef d'une importante organisation criminelle (vs. le cartel mexicain),
– Mike Ehrmantraut, « nettoyeur » et tueur, au service de Gus.
Il faut également résumer et regrouper quelques éléments récurrents, qui constituent autant d'étapes dramaturgiques assez rapidement introduites dans la série et mentionnés dans la plupart des présentations :
– le thème de la famille et la maladie à la mort ;
– la chimie et la fabrication d'une drogue de synthèse, d'où
– la commercialisation du produit illicite et la criminalité organisée, d'où encore
le problème du blanchiment de l'argent et de la « couverture ».

Le premier élément, présent depuis le début, est le cancer du poumon diagnostiqué chez Mr. White, la cinquantaine, qui a du mal à joindre les deux bouts comme prof de chimie dans un lycée d'Albuquerque, une ville de l'État frontalier du Nouveau Mexique, où se déroule la majeure partie de l'action. Peu à peu, dans le seul but d'assurer après sa mort l'avenir de sa femme enceinte et de son fils adolescent souffrant d'IMC (2), il projette de fabriquer de la méthamphétamine (3) à la suite d'une rencontre avec un ancien élève, le jeune Mr. Pinkman, branché dans le milieu de la drogue. L'association entre ces deux personnages antagoniques fait également jouer le conflit entre la logique, la démarche scientifique de l'un et le délire, les réactions imprévisibles de l'autre – une association qui, cependant, va s'avérer paradoxalement fructueuse. Également présent depuis le début, Hank, le beau-frère de Mr. White, incarne la Loi en sa qualité de redoutable enquêteur de la DEA (4), lui aussi doué d'une faculté combinatoire hors pair. Lors des fréquentes rencontres familiales, mais aussi face à sa femme et son fils Walter Jr. (« Flynn »), le chimiste doit jouer un double-jeu assez périlleux puisqu'il faut cloisonner, séparer rigoureusement sa vie de famille de ses activités illégales, ce qui sera de plus en plus difficile au fil du temps, notamment lorsque les deux partenaires vont entrer en contact d'un côté avec les hors-la-loi du cartel mexicain et de l'autre avec Gus, le patron d'un élevage de poulets, de la chaîne de fast-food correspondante (« Los Pollos Hermanos ») et d'une blanchisserie, qui lui servent surtout de « couverture » pour son entreprise criminelle de grande envergure. C'est sans doute le personnage le plus abyssal de la série qui dissimule un pouvoir de nuisance inépuisable derrière une façade de citoyen respectable de la ville, toujours prêt à participer aux œuvres charitables de la bonne société. Gus ne perdra jamais sa contenance, pas même dans une séquence particulièrement sanglante, où il égorge de ses propres mains l'un de ses hommes à la manière d'un sacrifice rituel.

En voyant évoluer les personnages, d'autres thèmes et conflits s'ajoutent aux précédents, dont en particulier :
– l'identité et la « double vie » ;
– la fidélité et la trahison ;
– la respectabilité et l'amoralité.
Si ces oppositions n'ont apparemment rien de vraiment original, Breaking Bad fait la démonstration de l'intrication – pour ne pas dire la « dialectique » – de ces pôles traditionnellement antagoniques, qui ne peuvent de toute évidence plus être traités sous la forme habituellement binaire – distinguant bons et méchants, amis et ennemis – des standards narratifs du passé, propres à la plupart des productions dites « de genre ».