mardi 3 mars 2015

A propos d'un changement de paradigme

N.B. - Ce texte a été écrit en 2013 dans le cadre des discussions qui ont animé la plate-forme des blogs du Nouvel Obs [†]. Il aurait sans doute besoin d'être remanié, mais en attendant de reprendre les idées esquissées ici dans un travail plus consistant, je préfère lui laisser sa forme originale.


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Voici quelques réflexions avec, pour point de départ, la question de l'utilité de cette espèce d'écriture pratiquée, ici comme ailleurs, par d'innombrables anonymes et parfaits inconnus, dont moi-même, dans le cadre des nouvelles agoras électroniques appelées blogs (weblogs) : même si les censures commencent à se faire plus insidieuses, pressantes, on peut encore parler de liberté d'expression, du moins dans nos pays dits démocratiques, où ce droit est ancré dans la Constitution...


Les pays totalitaires n'accordent pas la liberté de parole à leurs citoyens, qui doivent trouver d'autres moyens pour communiquer leur opposition à l'ordre établi ou à l'idéologie dominante. Le dramaturge Bertolt Brecht
(1898-1956), qui a pourtant lui-même choisi un pays en voie de "totalitarisation" (la RDA) pour y finir ses jours, utilisa naguère l'expression de "langage d'esclaves" (Sklavensprache) pour décrire une façon de coder les messages qui deviennent obscurs pour le pouvoir tout en restant intelligibles pour les camarades.






Ce codage et la nécessité de rendre en apparence inintelligibles les messages subversifs ont produit et produisent encore un certain nombre d’œuvres intéressantes (romans, théâtre, essais)...

Mais qu'en est-il ici et maintenant, où l'on peut dire tout et son contraire, tout et n'importe quoi, pourvu que l'on ne diffame personne, que l'on n'appelle pas à la haine ou à la violence, et que l'on s'exprime correctement ? Quel serait le message subversif, qu'il est - ici et maintenant - permis d'exprimer en clair ?

Il est en tout cas permis de penser ce paradoxe : nous vivons une sorte de terrorisme économique, car depuis 40 ans (1973 très exactement) le chômage ne cesse d'augmenter, les États sont pris dans l'étau d'une dette et d'une crise sans doute (du moins en partie) artificielles qui génèrent une réduction drastique des services publics et des avantages sociaux conquis un siècle durant de haute lutte, nous vivons donc dans une sorte de totalitarisme très nouveau ("ultra-moderne") où il est pourtant possible de s'exprimer librement !

C'est d'ailleurs le seul alibi qui reste à nos sociétés ultra-libérales pour ne pas être taxées de totalitaires : la "liberté"...

Souvenez-vous : quelle liberté que de circuler en voiture où bon vous semble... de téléphoner à tout le monde d'un peu partout...


Or, à la campagne la voiture est devenu une contrainte, puisque les petites gares et lignes de bus ont été fermées les unes après les autres. Et le téléphone mobile vous oblige, en bon professionnel que vous êtes (si vous avez l'immense privilège d'avoir un job), d'être joignable n'importe quand, n'importe où...

Mais, demanderez-vous peut-être, quel rapport avec la liberté d'expression et les blogs ? - Ma réponse provisoire serait celle-ci : devant l'énorme masse de messages nés de cette liberté d'expression à l'ère de la globalisation digitale (en français : "mondialisation numérique"), plus personne - pas même les services à la pointe de la technologie - ne saurait séparer l'important de l'accessoire, le grain de l'ivraie et tout ce que vous voudrez. Autrement dit, dans ce chaos de paroles, dans cette immense cacophonie planétaire, je vous défie de passer n'importe quel message, qu'il soit d'ailleurs subversif ou tout simplement sensé, si vous faites partie de ce milliard de scribouillards anonymes (et probablement même si vous vous êtes "fait un nom"). Dans ce brouhaha global, que les experts en communication surnomment le "bruit", il ne serait tout simplement pas entendu : une façon très astucieuse de réduire tout le monde au silence par une gigantesque overdose de parole au nom de la liberté d'expression !