mardi 1 décembre 2015

La terreur est humaine

En donnant un sens humaniste – ou idéaliste – au mot « humain », on serait tenté de croire que la terreur représente au contraire un « état d'exception », une forme d'« inhumanité ». Mais en considérant la marche pratique, effective de l'histoire, force est de constater que l'homme a fait régner la terreur sur terre depuis la nuit des temps : terreur des tribus et des cités guerrières, des régimes autoritaires depuis l'antiquité jusqu'à l'époque moderne et contemporaine, terreur des esclavagistes, ségrégationnistes, fondamentalistes, terreur des services secrets et des bandes mafieuses. Ainsi, après le terrorisme des indépendantistes et des anarchistes, qui avaient déjà contribué à l'extension des appareils sécuritaires dans les années 1970/80, la terreur exercée par Al-Qaïda et ses successeurs du groupe IS n'a rien d'exceptionnel. Même la tuerie en masse du 13 novembre 2015 a déjà été pratiquée : dans la même ville de Paris en 1982 ou sur l'île d'Utøya près d'Oslo en 2011. Sans parler des massacres sur les campus universitaires et dans les lycées qui ont connu des « succès » médiatiques importants.

Si l'utilisation des médias par les terroristes est considérée comme une nouveauté, cette innovation concerne en réalité pratiquement toutes les activités humaines avec l'avènement d'internet où – contrairement à la télévision – l'utilisateur peut intervenir directement, parfois devant un public nombreux, la plupart du temps à titre confidentiel ou encore au sein de réseaux secrets (« Internet sombre »). Comme les « ego-shooters » des campus, les groupes terroristes actuels utilisent cette ressource prodigieuse et terrible à la fois : ils savent que les vidéos qui expriment leurs motivations ou retracent leurs « prouesses » continueront de circuler indéfiniment dans les arrière-boutiques ou sur le devant de la scène virtuelle, augmentant la version digitale du « patrimoine » humain d'un musée des horreurs toujours plus vaste et spectaculaire.

Dans le cadre de la globalisation virtuelle, c'est en effet le spectaculaire qui importe. Thématisée dès les années 1960, la « Société du spectacle » (Guy Debord) a connu une sorte d'apogée avec les attentats du 11 septembre 2001. L'intervalle entre les impacts des deux avions était suffisamment long pour que les caméras des chaînes d'infos puissent se mettre en place et saisir la seconde explosion « en direct ». Ainsi, le monde entier a pu prendre part à ce « spectacle » terrifiant, aussi inédit que lourd de conséquences.

jeudi 15 octobre 2015

Brèves considérations sur le racisme humain

Le débat scientifique sur l'existence ou non de races humaines ne préoccupe pas les racistes car le problème n'est pas là : sur la base de présumées différences raciales, le « racisme » n'est que la rationalisation d'un sentiment de haine ou de rejet ancestral.
La thèse est la suivante : Tous les peuples de cette terre sont par nature et pour des raisons à ma connaissance peu étudiées investis d'un sentiment viscéral de défiance, de rejet, voire de haine vis-à-vis des « étrangers », c'est-à-dire de ceux qui n'appartiennent pas au propre groupe, clan, univers symbolique, culturel et linguistique, à la propre civilisation ou nation. Ces « étrangers » sont alors bien souvent stigmatisés comme « inférieurs », « barbares », « arriérés », « mécréants » mais surtout comme « intrus », comme « ennemis ».
Fondé sur une théorie raciale pseudo-scientifique, le racisme comme rationalisation de ce sentiment viscéral est un phénomène tardif par rapport au sentiment lui-même dont l'origine se situe sans aucun doute dans la préhistoire, et donc bien avant l'apparition de l'écriture et des premières civilisations humaines.
Avec les moyens d'investigation neurobiologiques, ce sentiment viscéral dont – répétons-le – personne n'est vraiment exempt devrait pouvoir se tracer jusque dans les parties plus anciennes – « sous-corticales » – du cerveau car il est bien évident que la défiance et le rejet se retrouvent déjà chez les animaux grégaires, notamment les mammifères supérieurs comme les félins, les canidés et bien sûr nos cousins les primates.
Si cette thèse se confirme – et cela n'est possible qu'au moyen de recherches pointues touchant notamment à l'anthropologie, l'éthologie et la neurobiologie, mais aussi à la génétique – le « racisme » apparaîtrait alors pour ce qu'il est : une construction apostériorique qui utilise un sentiment négatif – angoisse, inquiétude, peur – à des fins idéologiques. Et si ce sentiment partagé à peu près par tout le monde est documenté depuis le berceau des civilisations humaines jusqu'aux époques modernes et contemporaines, d'autres études montreraient certainement les écarts parfois considérables entre les rationalisations et idéologies élaborées par les différentes cultures humaines, à la fois dans le temps, depuis Uruk, Babylone, Memphis, Athènes, Rome ou Bagdad, et dans l'espace, de l'Asie à l'Amérique en passant par l'Australie, l'Afrique et l'Europe. On comprendra alors que les débats contemporains sur « le racisme », « l'antisémitisme », « la xénophobie », « l'islamophobie » ne déboucheront jamais sur aucune solution puisqu'ils font partie du problème. En effet, il ne s'agit pas des cibles mais de la source du ressenti négatif que les uns peuvent avoir vis-à.vis des autres. En termes métaphoriques : le fait de « supprimer » un « intrus » ne supprime pas la peur viscérale de l'intrusion en tant que telle, la source de cette peur ancestrale restant inaccessible à la conscience accaparée par la figure de l'intrus. Questions affines : Et si c'était la fameuse  « peur de l'autre » – étranger, ennemi, inconnu – qui déterminait la cohérence, l'unité, l'intégrité du propre groupe ? Si c'était l'extériorité entendue comme menace qui délimitait le territoire sur lequel ses membres se sentent en sécurité, cette extériorité menaçante ne serait-elle pas alors consubstantielle au groupe  ? La menace de l'autre n'est-elle donc pas garante de l'intégrité du groupe, et ce d'autant qu'il se voit confronté à des conflits internes ? En d'autres termes : n'est-ce pas la peur de l'autre – étranger, inconnu, ennemi – qui fonde un groupe, clan, peuple, en ce sens qu'il en constitue la raison d'être, l'essence même ? Et puisque nous sommes physiologiquement des êtres de manque, notre corps social n'aurait-il pas lui aussi son essence dans un autre qui tel le moi pascalien serait haïssable ? Mais alors : l'autre – étranger, ennemi, inconnu – ne serait-il pas le reflet spéculaire du fameux Je rimbaldien ?  - L'autre comme tel – dans sa présumée différence radicale – ne représenterait-il pas cette altérité indissociable du « moi transcendental » (*)  qui seule peut garantir son identité inaliénable ?
Construction du mur de Berlin (août 1961)
photo sur : Bundesregierung 
____________
NOTE
(*) Le moi transcendantal est un concept de la métaphysique moderne. Forgé par les penseurs de l'idéalisme allemand (1781-1807), ce concept prend sa source dans la philosophie cartésienne et sa position d'une subjectivité absolue sur la base du fameux Cogito (1637/1644). – C'est dans ce contexte que la célèbre formule de Rimbaud – « Car Je est un autre » – prend tout son sens, comme le montre la suite de sa Lettre du Voyant (15 mai 1871) :
Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !
Mais le passage suivant des Pensées de Pascal (1670) peut déjà se lire comme une première critique de la « métaphysique du sujet », qui allait si profondément marquer l'histoire des idées de la modernité européenne :
Le moi est haïssable. Ainsi ceux qui ne l'ôtent pas, et qui se contentent seulement de le couvrir, sont toujours haïssables. Point du tout, direz vous ; car en agissant [271] comme nous faisons obligeamment pour tout le monde, on n'a pas sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais, parce qu'il est injuste, et qu'il se fait centre de tout, je le haïrai toujours. En un mot le moi a deux qualités ; il est injuste en soi, en ce qu'ils se fait le centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu'il le veut asservir ; car chaque moi est l'ennemi, et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes. 

mardi 15 septembre 2015

Bienpensance



De toute évidence, le sens actuel de la « bien-pensance » n'englobe pas celui de « bien penser ». Car ceux qui utilisent cette expression polémique pour fustiger les  « bien-pensants » sont eux-mêmes convaincus de bien penser. En conséquence, ils pensent également que les autres pensent mal. – Je ne sais pas si le concept de « mal-pensance » existe. Si oui, il ne devrait pas non plus avoir le sens de « mal penser », mais bien celui de penser du mal des « bien-pensants ». – En revanche, les «  bien-pensants » pourront toujours se référer à une devise qui, ne datant pas d'hier, rassurera au moins les traditionalistes : « Hon[n]i soit qui mal y pense. » [ici p.ex.]

En feuilletant l'encyclopédie Wikipédia, on est surpris de lire ceci : « L'expression apparaît en 1931, sous la plume de l'écrivain catholique et royaliste Georges Bernanos, à l'époque ouvertement antisémite, dans l'ouvrage La Grande Peur des bien-pensants. Les "bien-pensants" désignaient les démocrates libéraux, coupables selon lui d'intégrer des citoyens d'origine juive et de diluer l'identité française. » Et l'article se poursuit ainsi : « Lors de la 2ème guerre mondiale, Georges Bernanos décide cependant de rejoindre la Résistance estimant que "Hitler a déshonoré l’antisémitisme" ». Si, avec cette précision hors sujet dans un article sur la bien-pensance, le rédacteur cherche à excuser l'écrivain, je dirais que c'est plutôt raté. Et quand bien même  : tout publiciste, surtout lorsque son œuvre est appréciée du grand public, a une certaine influence sur le formatage de l'opinion et donc, indirectement, sur le cours des événements. L'irresponsabilité et la « viscéralité » – bref : la « mal-pensance » ! – risquent alors de se transformer rapidement en poison mortel.


Mais bon. Apparemment, de l'eau aurait coulé sous les ponts. Aujourd'hui notre expression fait référence au « politiquement correct » ou encore à la « pensée unique », qui seraient avant tout imputables à « la gauche ». Et comme il s'agit d'un concept polémique, nous ne sommes pas étonnés de constater qu'il est surtout utilisé par ceux qui se réclament de « la droite ». – Mais en regardant de plus près, on s’aperçoit que la controverse actuelle mélange un certain nombre de choses, si tant est, bien sûr, que les mots aient encore un sens. En parlant de « pensée unique », je suppose qu'on fait implicitement référence aux systèmes totalitaires alors que, pour l'instant, nous vivons encore dans un pays libre où toutes les opinions sont permises (et où le racisme n'est pas une opinion mais un délit). Il s'agit alors d'un emploi délibérément abusif. – Quant au « politiquement correct », sérieusement, j'ai du mal à repérer de la « correction » dans ce registre, quand les politiciens professionnels de tous bords démontrent au quotidien que tous les coups – même les plus bas – sont permis. Mais peut-être la bien-pensance n'a-t-elle rien à voir avec la politique ? Dès lors, que viennent faire la « droite » et la « gauche » dans cette galère ?

En effet – et il s'agit d'une autre utilisation détournée – le politiquement correct consiste, selon la définition de Wikipédia, « à adoucir excessivement ou changer des formulations qui pourraient heurter un public catégoriel, en particulier en matière d'ethnies, de cultures, de religions, de sexes, d'infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles. » Dans un entretien intitulé Le bien-pensant, c’est toujours l’autre, la médiatique Natacha Polony va plus loin [ici] :  « Il faudrait déjà rappeler qu’au départ, le politiquement correct désigne une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer. Derrière ce terme, il y a l’idée que le réel est violent et qu’on va l’adoucir en niant ou en contournant les problèmes. » – J'ignore cependant si la journaliste s'est rendue compte d'une méprise : ce ne sont pas tant les « choses » que les personnes, et plus précisément les minorités, qu'il s'agit de désigner avec « correction », avec respect. Que l'hypocrisie et le ridicule soient ici de la partie, cela ne fait aucun doute. Mais préfère-t-on vraiment revenir aux insultes et aux brimades d'un passé encore récent ?

***

En Allemagne, le mot « Gutmensch » – littéralement « homme bon » (plutôt que bonhomme)  ou « homme de bien » – possède à peu près le même emploi que l'expression « bien-pensant » en France. Le Duden, dictionnaire de référence, définit comme suit ce mot, en précisant son emploi « en général péjoratif ou ironique » : « Homme [naïf] dont le comportement et l'engagement, perçus comme crédules, exagérés, énervants etc., relèvent du politiquement correct. » – Wikipedia confirme l'affinité entre Gutmensch et bien-pensant, puisque les articles correspondants sont interconnectés. La version allemande valide la tendance française : « Dans la rhétorique politique des conservateurs et de gens de droite, Gutmensch est utilisé comme un concept militant. » – Or, le 23 mars 2015, le quotidien Die Welt propose ce titre surprenant pour un journal libéral-conservateur du groupe Springer : Qui dit Gutmensch mérite sa vague d'indignation [Shitstorm]. Le chapeau résume l'article : « La longue route vers la droite : Ancien patronyme originaire de Moravie, Gutmensch s'est transformé en une expression de haine. Aujourd'hui, il n'est plus possible de l'utiliser. Mais il y en a qui ne s'en sont pas encore aperçus. » Et Matthias Heine d'amorcer sa chronique : « Aujourd'hui, Gutmensch est une expression sarcastique. Une de celles qu'une personne responsable n'utilise plus. Son emploi excessif par les mauvaises personnes l'a rendue inutilisable. Il n'y a plus que les nazis et les idiots sans finesse linguistique pour dire Gutmensch. Et parfois – encore et toujours – des gens qui portent une pince sur le nez et ne sentent pas l'odeur nauséabonde. »


mercredi 10 juin 2015

"Breaking Bad" - Rudiments d'analyse

L'analyse d'une œuvre à suspense comme la série Breaking Bad (1) doit en principe tenir compte de ceux qui ne la connaissent pas et ne révéler ni le dénouement ni les rebondissements du scénario. Par son caractère lacunaire, allusif, elliptique, elle différera donc forcément de celles qui se pratiquent couramment dans les écoles où l'œuvre discutée est en général connue de tous. Ainsi, l'interprétation qui entend préserver le suspense restera toujours imparfaite aux yeux des spécialistes, mais risque également d'être boycottée par les novices qui voudraient aborder l'œuvre sans idées préconçues.

Devant ce dilemme, je voudrais commencer par quelques impressions personnelles :

Dans l'ensemble et notamment depuis la deuxième saison jusqu'à la fin, cette série est incroyablement bien réalisée et mérite sans conteste la place qui lui est presque unanimement attribuée parmi les meilleurs produits du genre. Cette excellence se retrouve à peu près dans tous les compartiments : la narration, la dramaturgie et les dialogues originaux, le casting et le jeu des acteurs, le choix des lieux de tournage et des décors, l'image et le son superbement travaillés, sans oublier la musique qui amplifie parfois remarquablement bien les différentes situations. Le montage des séquences, qui se terminent presque toujours sur un fondu au noir souvent abrupt, donne une unité paradoxale à l'ensemble puisque ses coupures ou ruptures sont ainsi soulignées tandis que la systématisation du procédé lui imprime une régularité. Il faut également insister sur le suspense qui – avec quelques longueurs, situations d'attente ou remplissages inévitables – est maintenu tout au long des quelque 50 heures de spectacle. Enfin, on ne peut pas ne pas mentionner une sensation d'étouffement provoquée par un univers étrangement clos, apparemment sans issue, de plus en plus pervers, qui contraste singulièrement avec la beauté et les grands espaces des paysages désertiques du Nouveau Mexique.

Voici à présent l'inventaire des personnages principaux :
– Walter « Walt » White alias « Heisenberg », chimiste, sa femme Skyler, et leurs enfants,
– Henry « Hank » Schrader, officier des stups (« DEA »), et sa femme Marie, sœur de Skyler,
– Jesse Pinkman, partenaire de Mr. White,
– Saul Goodman, avocat véreux, au service de Mr. White,
– Gustavo « Gus » Fring, chef d'une importante organisation criminelle (vs. le cartel mexicain),
– Mike Ehrmantraut, « nettoyeur » et tueur, au service de Gus.
Il faut également résumer et regrouper quelques éléments récurrents, qui constituent autant d'étapes dramaturgiques assez rapidement introduites dans la série et mentionnés dans la plupart des présentations :
– le thème de la famille et la maladie à la mort ;
– la chimie et la fabrication d'une drogue de synthèse, d'où
– la commercialisation du produit illicite et la criminalité organisée, d'où encore
le problème du blanchiment de l'argent et de la « couverture ».

Le premier élément, présent depuis le début, est le cancer du poumon diagnostiqué chez Mr. White, la cinquantaine, qui a du mal à joindre les deux bouts comme prof de chimie dans un lycée d'Albuquerque, une ville de l'État frontalier du Nouveau Mexique, où se déroule la majeure partie de l'action. Peu à peu, dans le seul but d'assurer après sa mort l'avenir de sa femme enceinte et de son fils adolescent souffrant d'IMC (2), il projette de fabriquer de la méthamphétamine (3) à la suite d'une rencontre avec un ancien élève, le jeune Mr. Pinkman, branché dans le milieu de la drogue. L'association entre ces deux personnages antagoniques fait également jouer le conflit entre la logique, la démarche scientifique de l'un et le délire, les réactions imprévisibles de l'autre – une association qui, cependant, va s'avérer paradoxalement fructueuse. Également présent depuis le début, Hank, le beau-frère de Mr. White, incarne la Loi en sa qualité de redoutable enquêteur de la DEA (4), lui aussi doué d'une faculté combinatoire hors pair. Lors des fréquentes rencontres familiales, mais aussi face à sa femme et son fils Walter Jr. (« Flynn »), le chimiste doit jouer un double-jeu assez périlleux puisqu'il faut cloisonner, séparer rigoureusement sa vie de famille de ses activités illégales, ce qui sera de plus en plus difficile au fil du temps, notamment lorsque les deux partenaires vont entrer en contact d'un côté avec les hors-la-loi du cartel mexicain et de l'autre avec Gus, le patron d'un élevage de poulets, de la chaîne de fast-food correspondante (« Los Pollos Hermanos ») et d'une blanchisserie, qui lui servent surtout de « couverture » pour son entreprise criminelle de grande envergure. C'est sans doute le personnage le plus abyssal de la série qui dissimule un pouvoir de nuisance inépuisable derrière une façade de citoyen respectable de la ville, toujours prêt à participer aux œuvres charitables de la bonne société. Gus ne perdra jamais sa contenance, pas même dans une séquence particulièrement sanglante, où il égorge de ses propres mains l'un de ses hommes à la manière d'un sacrifice rituel.

En voyant évoluer les personnages, d'autres thèmes et conflits s'ajoutent aux précédents, dont en particulier :
– l'identité et la « double vie » ;
– la fidélité et la trahison ;
– la respectabilité et l'amoralité.
Si ces oppositions n'ont apparemment rien de vraiment original, Breaking Bad fait la démonstration de l'intrication – pour ne pas dire la « dialectique » – de ces pôles traditionnellement antagoniques, qui ne peuvent de toute évidence plus être traités sous la forme habituellement binaire – distinguant bons et méchants, amis et ennemis – des standards narratifs du passé, propres à la plupart des productions dites « de genre ».

mardi 3 mars 2015

A propos d'un changement de paradigme

N.B. - Ce texte a été écrit en 2013 dans le cadre des discussions qui ont animé la plate-forme des blogs du Nouvel Obs [†]. Il aurait sans doute besoin d'être remanié, mais en attendant de reprendre les idées esquissées ici dans un travail plus consistant, je préfère lui laisser sa forme originale.


 1



Voici quelques réflexions avec, pour point de départ, la question de l'utilité de cette espèce d'écriture pratiquée, ici comme ailleurs, par d'innombrables anonymes et parfaits inconnus, dont moi-même, dans le cadre des nouvelles agoras électroniques appelées blogs (weblogs) : même si les censures commencent à se faire plus insidieuses, pressantes, on peut encore parler de liberté d'expression, du moins dans nos pays dits démocratiques, où ce droit est ancré dans la Constitution...


Les pays totalitaires n'accordent pas la liberté de parole à leurs citoyens, qui doivent trouver d'autres moyens pour communiquer leur opposition à l'ordre établi ou à l'idéologie dominante. Le dramaturge Bertolt Brecht
(1898-1956), qui a pourtant lui-même choisi un pays en voie de "totalitarisation" (la RDA) pour y finir ses jours, utilisa naguère l'expression de "langage d'esclaves" (Sklavensprache) pour décrire une façon de coder les messages qui deviennent obscurs pour le pouvoir tout en restant intelligibles pour les camarades.






Ce codage et la nécessité de rendre en apparence inintelligibles les messages subversifs ont produit et produisent encore un certain nombre d’œuvres intéressantes (romans, théâtre, essais)...

Mais qu'en est-il ici et maintenant, où l'on peut dire tout et son contraire, tout et n'importe quoi, pourvu que l'on ne diffame personne, que l'on n'appelle pas à la haine ou à la violence, et que l'on s'exprime correctement ? Quel serait le message subversif, qu'il est - ici et maintenant - permis d'exprimer en clair ?

Il est en tout cas permis de penser ce paradoxe : nous vivons une sorte de terrorisme économique, car depuis 40 ans (1973 très exactement) le chômage ne cesse d'augmenter, les États sont pris dans l'étau d'une dette et d'une crise sans doute (du moins en partie) artificielles qui génèrent une réduction drastique des services publics et des avantages sociaux conquis un siècle durant de haute lutte, nous vivons donc dans une sorte de totalitarisme très nouveau ("ultra-moderne") où il est pourtant possible de s'exprimer librement !

C'est d'ailleurs le seul alibi qui reste à nos sociétés ultra-libérales pour ne pas être taxées de totalitaires : la "liberté"...

Souvenez-vous : quelle liberté que de circuler en voiture où bon vous semble... de téléphoner à tout le monde d'un peu partout...


Or, à la campagne la voiture est devenu une contrainte, puisque les petites gares et lignes de bus ont été fermées les unes après les autres. Et le téléphone mobile vous oblige, en bon professionnel que vous êtes (si vous avez l'immense privilège d'avoir un job), d'être joignable n'importe quand, n'importe où...

Mais, demanderez-vous peut-être, quel rapport avec la liberté d'expression et les blogs ? - Ma réponse provisoire serait celle-ci : devant l'énorme masse de messages nés de cette liberté d'expression à l'ère de la globalisation digitale (en français : "mondialisation numérique"), plus personne - pas même les services à la pointe de la technologie - ne saurait séparer l'important de l'accessoire, le grain de l'ivraie et tout ce que vous voudrez. Autrement dit, dans ce chaos de paroles, dans cette immense cacophonie planétaire, je vous défie de passer n'importe quel message, qu'il soit d'ailleurs subversif ou tout simplement sensé, si vous faites partie de ce milliard de scribouillards anonymes (et probablement même si vous vous êtes "fait un nom"). Dans ce brouhaha global, que les experts en communication surnomment le "bruit", il ne serait tout simplement pas entendu : une façon très astucieuse de réduire tout le monde au silence par une gigantesque overdose de parole au nom de la liberté d'expression !