jeudi 14 août 2014

La conscience de la mort (2014)

NB. - J'ai continué à travailler sur les idées de ce premier petit texte dans mes Réflexions sur la relation entre la conscience et la mort, rédigées en langue allemande >Überlegungen zur Beziehung zwischen Bewusstsein und Tod (2018)
- Une hypothèse -
Une forme particulière de conscience nous distingue des autres êtres qui vivent sur cette planète : nous savons que nous allons mourir, et il nous est difficile d'annuler les effets de ce savoir, qui nous confronte à une temporalité irréversible marquée par la finitude, quand l'immortalité présumée de l'âme, promue par les traditions philosophiques et théologiques, nous promet l'éternité. - En effet, l'histoire des idées – en particulier la pensée issue des trois monothéismes - a placé les mortels que nous sommes sous le signe de l'éternité (sub specie aeternitatis) où nous n'avons pas à envisager la rupture, l'effacement, le néant qui accompagnent la conscience du caractère inéluctable de notre propre mort. Pour éviter l'abîme qui s'ouvre ici, les penseurs ont donc conçu une différence radicale entre l'âme et ce corps dont la « corruption » après la mort ne pouvait être mise en doute, même après la tentative d'immortalisation que fut sa momification ; ainsi, par la figure d'une âme éternelle, la conscience de la mort a eu pour effet pervers à la fois de « désincarner » l'esprit et de « déspiritualiser » le corps, nous confrontant à deux entités distinctes, apparemment séparées par une insurmontable « différence de nature ».
Depuis Spinoza jusqu'à Freud et plus récemment la médecine « psycho-somatique », les théoriciens ont cherché de manières très diverses à « réconcilier », « ré-unir » deux éléments qui, en vérité, n'ont jamais été séparés que par la pensée et les civilisations qui se sont bâties sur cette différence. Et tout le problème est là, ou pour citer une définition peu académique de la paranoïa : « Même si c'est faux, c'est vrai ! » Car il faudrait mettre entre parenthèses deux ou trois millénaires d'histoire des civilisations et des idées qui ont forgé les concepts, les terminologies, les outils de la pensée avec lesquels nous opérons encore aujourd'hui. Pour preuve : si le corps et l'âme (l'esprit) sont réellement indissociables, nous n'avons aucun mot simple pour désigner cette unité.
La conscience de la mort détermine nécessairement notre conception du temps, qui se présente alors sous son aspect irréversible et fini (limité). Or, la négation – le « déni » - de cette condition mortelle au moyen de diverses théories spéculatives ou stratégies psychologiques, dont le refoulement pur et simple est la plus patente, nous permet au contraire de concevoir une temporalité reproductible : réversible, cyclique, infinie (indéfinie). Dans cette perspective, nos instants vécus n'ont plus le même statut puisqu'ils semblent indéfiniment réitérables, tel un « éternel retour du même » au rythme des jours, des saisons, des années.