lundi 3 novembre 2008

Heidegger en France (2008)

On s’apercevra d’une obsession majeure dans la pensée philosophique en France, qui tient en un seul nom propre : Heidegger ! La pensée française du 20e Siècle a pourtant été l’une des plus fécondes que l’on puisse imaginer (on nous dispensera de name dropping) : pourquoi alors s’en référer – sans toujours comprendre l’original – à un philosophe dont tout semble indiquer qu’il a accueilli favorablement l’avènement de l’un des régimes politiques les plus meurtriers de l’histoire ? A-t-on essayé de comparer, si possible dans le texte, les idées exprimées dans « Was ist Metaphysik? » (1929) – une sorte de condensé de son œuvre majeure « Sein und Zeit » (1927) – avec le tristement célèbre « Discours du rectorat » (1933) ? Etudié les relations qu’entretenait le « disciple » avec son maître Husserl pendant le fascisme ? La rature de la dédicace de Sein und Zeit en est le symbole et le symptôme. – Il y a eu le livre de Victor Farias (Heidegger et le nazisme, Verdier 1987, réédité en Livre de Poche, cf. notamment pp. 150 et ssq.). Mais il y a surtout eu Auschwitz, et le livre marquant du survivant Primo Levi, Si c’est un homme (Si questo è un uomo, 1947). Comment un philosophe qui – en 1933 ex cathedra – prône le « Führerprinzip » – où le ralliement à la nouvelle « idéologie allemande » n’est que trop évidente – a-t-il pu se taire lorsque les atrocités commises ont été connues du monde entier ? Comment est-ce possible de laisser – par le silence – subsister le doute ? – « Je me suis trompé, je ne savais pas ! » Voilà ce que l’on était en droit d’attendre d’un homme public qui s’était pour le moins compromis avec le régime. Mais il n’y a rien eu. Nichts. – Interdit d’enseignement par les autorités en charge de la « dénazification » en Allemagne, il fut accueilli à bras ouverts en France où l’on digérait, tant bien que mal, l’Occupation et ses ambiguïtés. C’est cette réception positive de Heidegger (mais aussi de Jünger) au pays de Gobineau, Maurras et Barrès, qu’il faudrait interroger.

Gérard Granel, qui justifie sa traduction et publication de la Rektoratsrede, va jusqu’à dire :

« Il y a même un passage magnifique du Discours où les perspectives temporelles s’élargissent à la mesure de la scansion historiale du « projet » en tant que projet de la pensée : c’est celui dans lequel Heidegger rappelle qu’ « il a fallu aux Grecs trois siècles simplement pour placer sur son terrain véritable et mettre sur une voie sûre la question de ce que le savoir peut bien être », et que, par conséquent, il ne faut pas que « nous » – nous qui prononçons et écoutons ce discours du 27 mai 1933 – allions « nous imaginer que l’élucidation et le déploiement de l’essence de l’Université va se produire dans le cours du semestre actuel, ou du prochain ». » (in : « Pourquoi avons-nous publié cela? » ).

Vers la fin de cet essai – que l’on peut lire à travers les passages sélectionnés comme une apologie – Granel ajoute:

« Telle qu’elle fut, telle que nous l’avons publiée, la Rektoratsrede n’est pas cependant un simple documentum sur un moment dépassé d’une pensée, ni un simple monumentum sur la manière d’éviter d’en répéter l’errement. Elle est toujours un manuscrit tombé de l’avenir, où nous avons encore à lire. En particulier, nous avons encore à y lire – entrelacée à la question de l’Université, de la science et des métiers – l’énigme de cet « État » qui sera pour un peuple « son » État, étant entendu que ce peuple est un peuple de « travailleurs ». »

Le lecteur qui chercherait une conclusion à ce texte fort érudit ne trouvera qu’une mention entre parenthèses : « texte inachevé ». Dans une lettre de Granel au fils de Heidegger, Hermann, on est cependant mis sur la voie:

« La première fois que l’idée d’une traduction, et le sentiment de sa nécessité, me sont apparus, ce fut pendant la lutte menée par les étudiants dans la France entière, début 1976, contre la politique universitaire de notre gouvernement d’alors, qui consistait à orienter résolument l’Université vers des formations technologiques, et en général à l’adapter à l’appareil de production moderne, sans plus aucun souci des questions fondamentales sur le destin de l’Occident qui donnent au contraire sa grandeur à la Rektoratsrede. »

L’idée n’est pas de mettre en cause ici l’intégrité de Gérard Granel – ou celle de Jacques Derrida, par exemple – mais de se demander pourquoi, diable, certains penseurs français s’acharnent à défendre ce bonhomme. Quel est le sens de cette fidélité au « maître » que l’on retrouve même chez Hannah Arendt ? Ce n’est pourtant pas Heidegger qui en a montré l’exemple. Voici ce qu’en pense Jorge Semprun:

« 1935 n’était pas une époque facile. Husserl, qui était professeur à la retraite, était déjà rayé de la liste de l’université parce que juif. Son disciple et élève Martin Heidegger avait déjà effacé de la dédicace de Sein und Zeit, son œuvre fondamentale, le nom de Husserl, auquel il avait dédié en 1927 son livre, avec « vénération et amitié ». On n’a plus ni vénération ni amitié pour un professeur juif exclu de l’université… » (in « Commémorer deux destins européens », 2005)

Étonnant que Jean Beaufret n’ait pas été mieux informé en 1969, lorsqu’il écrit une lettre d’anniversaire au « maître de Todtnauenberg » : Après avoir illustré la relation ambivalente que la pensée heideggerienne entretient avec la phénoménologie husserlienne en citant l’exemple de l’attitude de Leibniz vis-à-vis de Descartes, il dit que « pour votre maître Husserl, la dédicace de Sein und Zeit est un hommage bien plus grand et durable que les productions d’un grand nombre de husserliens… » Que le même Beaufret ait été, un temps, le défenseur de son élève, le négationniste Faurisson, cela relève-t-il du même manque d’information ? Ou de la fidélité d’un maître à son disciple ?

En 2005, Hans Dieter Zimmermann a publié un livre sur Martin et Fritz Heidegger, son frère cadet, où il relate l’anecdote suivante :

« Dans l’immédiate après-guerre, il [Martin Heidegger] chercha du secours auprès de l’archevêque de Fribourg par crainte de sanctions de la part des forces françaises d’occupation. Lorsqu’elle vit entrer le philosophe, la sœur de l’archevêque aurait dit: ‘Ah ! voilà que le Martin repasse par chez nous. Douze ans que nous ne l’avons pas vu.’ Et celui-ci aurait répondu: ‘Marie, je l’ai chèrement payé. A présent je suis fini.’  » (in Martin und Fritz Heidegger. Philosophie und Fastnacht, éd. C. H. Beck)

Or, il ne l’était pas. – Même si, aujourd’hui, les témoignages de son antisémitisme et de son adhésion effective aux idées et directives national-socialistes se multiplient (par exemple ici, en anglais), la plupart des « heideggeriens » continuent de faire la sourde oreille. Est-ce parce que l’œuvre doit pouvoir se lire en dehors des positions existentielles prises par l’auteur ? En sachant que « l’existence » est au cœur de cette œuvre qui, en revendiquant une « authenticité existential-ontologique », se soustrairait à la chute de l’auteur dans une « inauthenticité existentielle-ontique » des plus « inavouables » ? Comment cela serait-il possible ?

Pour enjamber l’abîme qui s’ouvre ici, il faudrait pouvoir se dire que la philosophie, l’histoire des idées, le destin philosophique ne sont pas la propriété privée de Martin Heidegger. Il n’a pas été excommunié par ses pairs ou condamné à boire la cigüe. Il n’a pas non plus mis fin au règne de la métaphysique, bien au contraire : il a réanimé le cadavre de la scolastique médiévale, qui continue depuis lors son errance de mort-vivant, mais c’est là une autre histoire. Et il a prodigieusement ignoré les grands penseurs de son temps par un tour de rhétorique que l’on peut pardonner à son maître Husserl, qui fut tout de même l’élève du mathématicien Weierstrass, mais non au théologien Heidegger, soutenu par l’archevêché de Fribourg, qui, contrairement aux grands philosophes de la Modernité européenne, n’était pas une lumière en sciences. Car il y a matière à penser en dehors de la philosophie strictu sensu et du dépoussiérage de textes anciens en usant d’une philologie douteuse. Il fut un temps où la Philosophie s’appelait la Reine des Sciences. Grâce au travail de « déconstruction » de M. Heidegger, entre bien d’autres, elle n’est aujourd’hui qu’une espèce de bouffonne qui apparaît par intermittence sur les plateaux de télévision pour se complaire dans différentes poses polémiques, qui finissent par jeter le discrédit sur le titre même de « philosophe ». En effet, comme l’a souligné Jacques Bouveresse : « On en est là… » (in Le Monde Diplomatique, mai 2006). Nous aurions donc du travail : « Arbeit » qui, contrairement à ce qu’avait affirmé Heidegger, ne signifie pas « héritage » (Erbe), mais bien l’absence de celui-ci.